Film de mai 2009 : “Face Nord “

Film captivant, Nordwand présente une superbe reconstitution d’une période troublée : les années d’avant la 2e guerre mondiale.

Article mis en ligne le mai 2009
dernière modification le 29 janvier 2012

par Firouz Elisabeth PILLET

Face Nord


(Nordwand), de Philipp Stölzl, Benno Fürmann, Lukas, Florian Johanna Wokalek. Allemagne / Autriche, 2008. Festival de Locarno 2008.

Au cœur de la Suisse, l’Eiger. « L’ogre qui dévore les hommes et femmes qui osent s’en approcher », telle est la légende qui hante la face nord de l’Eiger, ce pic helvétique situé non loin de la Jungfrau. En ce temps pré-olympique de 1936, toute l’Europe regarde avec une curiosité morbide les diverses tentatives d’escalader ce sommet et les tragédies qui se succèdent sur cette paroi haute de 1800 m.
Pendant l’été 1936, deux militaires bavarois, Toni Kurz et Andreas Hinterstoisser, obtiennent un congé et partent en vacances dans leur village de montagne natal. Ils y retrouvent une amie d’enfance, Luise, partie travailler comme attachée de presse à Berlin. Premier amour de Toni, Luise essaie de convaincre les deux jeunes gens de relever ce défi. Dans un premier temps, Toni refuse mais finit par céder face à l’insistance de son ami Andy. Les deux alpinistes chevronnés forgent leur matériel et se lancent à l’assaut de la face Nord de l’Eiger, réputée l’une des plus inaccessibles du massif des Alpes bernoises. Une équipe autrichienne, constituée de membres du parti nazi allemand, les talonne afin d’être la première au sommet, au nom du Führer.

« Nordwand » de Philippe Stölzl

L’événement est couvert par les journalistes, mais les conditions météorologiques se dégradent. Le péril grandit, la montagne réclame ses corps. Pour le Reich, l’honneur de résoudre le « dernier problème des Alpes » ne peut être accordé qu’à l’alpinisme allemand, et l’échec n’est pas permis. Luise, censée couvrir l’événement pour son journal berlinois, va rapidement prendre conscience que son patron à soif de reconnaissance médiatique et n’a cure de l’éventuelle disparition de ses amis d’enfance.
Présenté sur la Piazza de Locarno, en présence du réalisateur et des acteurs principaux, lors de l’édition 2008, ce film captivant et impressionnant est bouleversant à bien des égards, ne serait-ce par une distribution exceptionnelle, dont le jeu est troublant de véracité, et par la performance de reconstituion de nombre de scènes. Alors, que dans le même registre, les productions nord-américaines abusent d’effets spéciaux qui finissent par lasser, le film de Philipp Stölzl accapare l’attention, surprend et convainc.
Le décor et l’image tout d’abord, avec cette somptueuse perspective qu’offre la haute montagne, séduit. La distribution, allemande et autrichienne, comprend une kyrielle d’acteurs méconnus du public francophone mais déjà adulés dans leur pays : Benno Fürmann appartient, malgré son jeune âge (26 ans) au top des acteurs allemands ; Johana Wokalek a déjà un long parcours théâtral et cinématographique derrière elle, et a été remarquable dans La Bande à Baader, l’automne dernier ; Florian Lukas a été révélé par Good Bye, Lenin (2003) sur l’ex-DDR et les bouleversements individuels qu’a provoqué la chute du Mur.

La reconstitution des années trente, tant par les costumes que les décors, est criante de vérité. Ensuite, les scènes en montagnes, réalisées par des doublures, sont à couper le souffle. Pour les scènes en plan rapproché, les acteurs ont été soumis à des conditions extrêmes, tournant dans des studios reconstitués dans des hangars frigorifiques. Le cinéaste a eu de nombreux défis à relever car, dans les scènes verticales en montagnes, il fallait d’abord attacher les personnes à une corde afin de se mettre à tourner.
Puis le scénario, en constant bouleversement, où le gentil devient méchant, où la lutte pour la gloire devient une course contre la mort, où l’opportunisme fait oublier l’humanité, où les enjeux sont avant tout politiques plus qu’humains, interpelle le spectacteur. Autre point fort dans l’histoire finalement lorsque, derrière l’intérêt pédagogique se cache un moment d’histoire rapporté de manière précise et sans compromis, conté par la narratrice qui relate ce qu’elle a vécu et ce qu’elle a confié à son journal intime.
Un long métrage de 2h10 qui vaut la peine, même si on n’est pas féru d’alpinisme.

Firouz-Elisabeth Pillet