Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mai 2009

Les 70 mm à La Berlinale 2009, et la rétrospective Lombardi au Festival de Fribourg.

Article mis en ligne le mai 2009
dernière modification le 29 janvier 2012

par Raymond SCHOLER

Berlinale 2009 : 70 mm – Size matters
La recherche du meilleur master possible pour l’élaboration de disques Blue Ray contribue sans doute au fait que le 70 mm n’est plus cantonné dans le purgatoire de l’obsolète. Sa qualité plastique supérieure conduit d’ailleurs certains cinéastes [comme Terrence Malick dans The New World (2005) ou Tom Tykwer dans The International (2009)] à l’utiliser pour des plans précis requérant une haute densité d’information, p.ex. les plans généraux de villes ou de nature luxuriante. La rétrospective organisée par la Berlinale réunissait une vingtaine de copies restaurées de films tournés entièrement dans ce format, la plupart entre 1955 et 1971. Alors que les films américains se signalaient d’ordinaire par une sidérante netteté, certains produits du bloc soviétique donnaient plutôt l’impression d’avoir été tirés depuis un négatif de 35 mm.

Konrad_Wolf
Photo W. Bergmann

C’est le cas notamment de Goya (1971) de Konrad Wolf. Production de prestige conjointe de la RDA et de l’URSS, profitant d’un cheptel de talents issus de tous les pays européens frères (Goya est incarné par un acteur lithuanien), le film pèche par des contours flous, un comble pour un film tourné en DEFA 70 et Sovscope 70 : les objectifs Zeiss produits à l’Est étaient manifestement de qualité médiocre. Wolf se moque des têtes couronnées avec une alacrité qui tranche un peu avec son habituel style de fonctionnaire, restituant la laideur insigne de la famille royale telle que Goya nous l’a transmise. Il insiste moins sur le fascisme de la Sainte Inquisiton que le récent film de Forman (Goya’s Ghosts, 2006), préférant s’occuper plutôt des relations du peintre avec la duchesse d’Albe.
Le pathos de Povest Plamennykh Let/Les Années de Feu (1960) de Youlia Solntséva (sur un scénario d’Alexandre Dovjenko, son mari décédé) fait un peu kitsch de nos jours, mais les travellings aériens au-dessus des champs de bataille et des ruines fumantes en sovcolor, la façon dont le héros soldat vainc tous les obstacles grâce à son enthousiasme et réussit à sortir indemne de la guerre pour fonder une famille et faire revivre la terre, tout ça relève du lyrisme patriotique propre à Dovjenko et ne saurait se mesurer à l’aune d’une grille réaliste.
Un exemple plus militant de la mythographie soviétique fut Optimistitcheskaya Tragediya/Tragédie optimiste (1963) de Samson Samsonov. Tourné en noir/blanc, le film relate sur fond de logomachie communiste la prise en main d’une bande de marins anarchistes en 1918 par une commissaire du peuple aux nerfs d’acier et au visage impavide qui finira par en faire une troupe de choc disciplinée dans les combats contre les contre-révolutionnaires. Les images sont composées avec un grand souci de géométrie symbolique. Le souffle épique s’étiole hélas sous l’excès de harangues. Pourtant le jury du festival de Cannes 1963 à donné à ce film un « Prix de la meilleure évocation d’une épopée révolutionnaire », spécialement créé pour l’occasion : y eut-il une pression politique ?
Lord Jim (Richard Brooks, 1965) bénéficie dans certains cercles d’une très grande indulgence, mais la copie rutilante montrée à la Berlinale n’en accuse que trop les faiblesses évidentes : jeu maniéré de Peter O’Toole, explications morales interminables, Daliah Lavi en Birmane (!), scènes d’action répétitives et rasoir. Seul le début du film est réussi qui se déroule en haute mer et qui culmine dans l’abandon, lors d’une tempête, d’un bateau chargé de pèlerins par un capitaine qui est persuadé que celui-ci est condamné à couler. Toute l’histoire du rachat de cette faute par l’implication décisive du personnage dans une révolte populaire contre un potentat local aurait pu se décrire avec une heure en moins et le film aurait pu devenir épique. Tel qu’il est, il est simplement exténuant.

Charlton Heston en Général Gordon dans « Khartoum »

En revanche, The Sound of Music (Robert Wise, 1965) ne cesse de gagner en charme. Vilipendé à sa sortie (les Cahiers du Cinéma avaient introduit à son endroit une nouvelle cote : « à ne voir sous aucun prétexte »), soi-disant pour ses effets lacrymaux (Christopher Plummer, probablement déçu d’entendre sa petite voix chanter Edelweiss, affubla le film du sobriquet « The Sound Of Mucus »), le film est bien moins sirupeux ou sentimental que le tout-venant de la comédie romantique actuelle, les dialogues sont même mordants et, contre toute attente, le petit ami de la fille aînée des Trapp n’est pas « guéri » du virus nazi par l’amour, mais a bel et bien l’intention de trahir sa bien-aimée à son Oberscharführer. Même si les conventions dramatiques (la fuite en Suisse, à pied par-dessus la montagne) semblent éculées, l’entrain des acteurs enfants, l’abattage juvénile de Julie Andrews et la prodigieuse diversité des mélodies de Rodgers et Hammerstein (quoi de commun en effet entre la coquinerie de The Lonely Goatherd et l’exubérance enfantine de My Favourite Things ?) emportent l’adhésion.

Laurence Olivier en Mahdi dans « Khartoum »

Khartoum (Basil Dearden, 1966) est une solide reconstitution d’un fait d’armes cher au cœur des Britanniques, le siège de Khartoum, défendue par le général Charles Gordon contre les troupes du mystique Muhammad Ahmad al-Mahdi en 1884/5, siège qui dura 317 jours et se termina par le massacre des défenseurs. Le public anglais de l’époque érigea Gordon en martyr lâché par les politiciens. Une fois l’Empire démantelé, la nostalgie battant son plein, il n’était que naturel que le cinéma anglais se penchât avec sollicitude sur le sort de ses soldats exemplaires. Le film, tourné en Egypte et en UltraPanavision70 – qui donne une image encore plus large que le Cinerama, à savoir un rapport 2,76 :1 – est une fresque d’autant plus impressionnante de nos jours qu’aucun subterfuge numérique n’avait encore pu remplacer les actions physiques. Si Laurence Olivier, barbouillé de fond de teint brunâtre, livre un Mahdi à la limite de la caricature, Charlton Heston rend parfaitement le curieux mélange de vanité et de vision qui caractérisait l’idéaliste Gordon, toujours persuadé de la supériorité de son propre jugement. Un portrait plus nuancé que celui de Lawrence d’Arabie par Peter O’Toole. Un film particulièrement pertinent maintenant où le Soudan est mis à feu et à sang – en toute impunité – par son Hitler personnel, Omar al-Bachir.

Liz Taylor est « Cleopatra »

Cleopatra (Joseph L. Mankiewicz, 1963) en Todd-AO reste 45 ans après sa sortie le plus beau film à costumes jamais réalisé. D’une intelligence politique et d’un souci de véracité exemplaires (malgré quelques approximations ou contractions de faits historiques, sacrifiés sur l’autel de l’efficacité dramatique), le film est un collyre permanent, émerveillant sans cesse le spectateur par ses compositions plastiques et ses interprètes, d’un pouvoir évocateur sans pareil. Même Liz Taylor a rarement été plus crédible. La cerise sur le gâteau berlinois.

Festival de Fribourg : Rétrospective Lombardi
Francisco J. Lombardi est le plus grand cinéaste péruvien. Aucun de ses films n’a jamais été distribué en Suisse. Edouard Waintrop, le directeur du festival de Fribourg, en a fait venir 10 sur les 15 (longs) qu’il a faits. C’était le moment ou jamais de se faire une idée de l’œuvre. C’est fait : il n’y a rien à jeter. Lombardi, loin du réalisme magique, observe sa société en éthologiste. D’abord le microcosme de l’armée qui lui permet d’ausculter les comportements de société que les casernes reproduisent à l’échelle de « laboratoire ». Dans La Ciudad y los Perros (1985), une société semi-secrète mafieuse s’est formée parmi les cadets de l’école militaire. Un garçon constamment en butte aux vexations infligées par ces fachos dénonce leurs petits trafics. Il ne survivra pas longtemps, mais la Grande Muette préfère la thèse de l’accident à celle du meurtre.

Gustavo Bueno et Melania Urbina dans « Ojos que no ven »

Dans Pantaleon y las Visitadoras (2000), un officier discipliné est envoyé en Amazonie pour y monter un service ambulant de prostituées pour les conscrits frustrés, trop souvent accusés de viol. Il réussira sa mission à la satisfaction de tout le monde, avec notamment un respect profond des « visiteuses ». Un accident mortel impliquant une des dames, suivi des honneurs militaires qui lui sont rendus, donnera à l’aumônier de l’armée l’occasion rêvée de le faire muter dans un coin reculé des Andes où il réussira avec un égal enthousiasme une mission d’alphabétisation. Lors de soulèvements populaires, l’armée est hélas souvent prompte à des excès : La Boca del Lobo (1988) relate le massacre d’un village entier d’Andins, travesti en règlement de comptes avec le Sentier Lumineux. Alberto Fujimoro (1990-2000) a bien réussi à démanteler cette organisation terroriste, mais au prix d’un grand nombre de disparitions d’innocents et de pleins pouvoirs donnés aux services de renseignements de Vladimiro Montesinos. Mariposa Negra (2006) s’attache à la trajectoire d’une enseignante, dont le fiancé, un juge honnête, a été assassiné sur ordre de Montesinos. Elle quitte son métier pour se consacrer à la vengeance. Comme elle est belle, elle utilisera les moyens ad hoc pour y parvenir. C’est une lente descente aux enfers, Lombardi semblant convaincu que Montesinos ne cède en rien à un Rafael Trujillo.

Ana Risueno et Jose Luis Ruiz Barahona dans « Bajo la Piel »

Ojos que no ven (2002) est un film choral qui articule six histoires liées par leurs protagonistes, de classes sociales, d’âges et d’orientations politiques différents, qui se déroulent du début de la crise politique de 2000 qui abat le régime Fujimori jusqu’aux élections présidentielles de 2001. Dans Caidos del cielo (1990), où trois histoires s’enchevêtrent, une grand-mère aveugle reçoit un cochon qui est censé lui être profitable, mais qui lui sera fatal : il est légué par un habitant de souche japonaise. Lombardi avait-il des dons de devin ? Sin compasion (1994) est une adaptation de « Crime et Châtiment » : le destin de Raskolnikov semblait une bonne métaphore d’un pays où la politique continuait à semer la mort. Bajo la Piel (1996) en est comme le gant retourné : un policier assassine son rival, n’en éprouve pas le moindre remords et coule des jours heureux avec celle qui avait couché avec la victime.

Au mois prochain

Raymond Scholer