Théâtre de l’Arsenic, Lausanne
Lausanne : “Dream Season“

L’Arsenic programme Dream Season de la chorégraphe Alexandra Bachzetsis. Entretien.

Article mis en ligne le mai 2009
dernière modification le 21 juin 2009

par Bertrand TAPPOLET

Pour Dream Season, la chorégraphe, danseuse et performeuse zurichoise Alexandra Bachzetsis interroge les codes du soap opera conjuguant le magnum opus d’Homère avec les archétypes du plus célèbre des feuilletons américains, Dallas.

Tout sépare les chants de l’Odyssée des émissions de Dallas mais une fois restitués dans leur contexte respectif, ces deux types de performances remplissent la même fonction : susciter chez le public un consensus culturel qu’alimente la célébration d’un monde immobile et parfait. Parfait et immobile parce qu’il réalise totalement l’essence de chaque chose dans un temps qui permet à l’être de se déployer sans se transformer. C’est le sens des trois épisodes (Family Set up, Desire, Show down of the characters) qui émaillent Dream Season. Ils voient les interprètes recomposer l’image étendard du générique – un groupe familial posant pour une photo ; le récit se déploie en explorant les figures du double. Il y a ainsi cette ambiguïté liée à chaque silhouette ultrastylisée dans son statut et son stéréotype même.
Chaque interprète décline d’abord sa propre identité alors que son portrait apparaît sur un moniteur et son parcours biographique sur l’autre. Le tout est empreint d’absurde et de langage exsangue, sceau d’une incommunicabilité que la mise en espace relayera en écartant souvent au maximum les protagonistes, tout en les superposant, les hybridant dans leur projection mosaïque entre plusieurs moniteurs TV. Entre les protagonistes, c’est cette guerre où l’ennemi est le compagnon intime, avec des mots qui ne sont que des lames.
Explorant les grandes tendances culturelles populaires, l’opus se présente sous la forme d’une succession de scènes cinématographiques cultes rejouées par cinq danseurs-performers face à la caméra, de manière décalée, au cœur d’un espace blanc qui évoque à la fois un studio de photographe et l’installation plasticienne. Entretien.

« Dream Season »

Que cherchez-vous en articulant Dallas avec Homère ?
Alexandra Bachzetsis : Je réalise des recherches initiales afférentes aux codes de la société contemporaine et à certains thèmes atemporels se reflétant dans ces mêmes codes. Homère parce qu’il constitue le drame ultime et L’Iliade et L’Odyssée, les deux premières œuvres écrites de la littérature grecque pour assurer son impérialisme culturel notamment et les épopées fondatrices de nombres d’intrigues et de désastres.
Les soaps, eux, me fascinent par leur niveau de représentation du quotidien dans lequel nous évoluons. Et ils posent la question de savoir jusqu’où le corps contemporain se coule dans l’application de codes scénaristiques, culturels ou liés à la mode. Dans quel sens sommes-nous l’invention de quelqu’un d’autre ? Et dans quel autre sens peut se développer une approche individuée ? Le rapport à un genre normé me passionne.
Pourquoi la transposition scénique d’un soap opera de nos jours ? Parce que la politique répond à cette logique de soap-operisation. Les soaps ont été créés dans les années 50 afin de vendre précisément des savons. De nos jours, ils sont devenus des histoires vendant des récits de l’industrie avec placement de produits de consommation. Le lien avec Dallas est que la saison intitulée Dream Season voit le personnage principal de Bobby ne plus vouloir être Bobby. C’est cette réalité dramatique d’un acteur, une personne qui en a assez de sa représentation et qui veut quitter le tournage de la série. Ce moment de refus d’interprétation d’un rôle m’a intéressée. Avec cette interrogation : est-il possible de s’extraire, de s’émanciper d’un rôle ?

On est face à un duo féminin qui se décline entre une blonde et une brune.
C’est le thème du double, de la dualité. Une lolita blonde peut ainsi se révéler à la fois cette figure de nymphomane (avouée lors de sa présentation face à la caméra), meilleure amie, strip-teaseuse plongée dans une grande solitude qui fait aussi partie intégrante du cliché. Cette dimension est merveilleusement explorée par Lynch dans Wild at Heart, dans une scène confrontant l’ange noire Bobby Peru interprété de manière terrifiante par William Dafoe à celui de Lulla (Laura Dern). On assiste à un double dialogue, l’un a valeur de test et ramène à la torture, l’autre est pure séduction. Être une, plusieurs ou toutes les filles, comme au bord de la piscine du feuilleton OC, on navigue du cliché superficiel, interchangeable, à une profondeur douloureuse, dramatique au cœur d’intrigues axées sur la trahison et une pente fatale. Dream Season joue de ses distorsions et imbrications entre différents modes de storytelling télévisuelle et cinématographique.

Importante est ici la logique du rêve et la manière dont l’illusion et l’artifice se construisent. La création joue ainsi avec ses mécaniques d’intérêts, la manière dont ils se déploient et parviennent à maintenir le spectateur magnétisé. L’idée est de simplifier au maximum le processus de création d’images par une caméra surplombante et une autre pouvant créer des portraits. L’ensemble suscite une multiplicité de focus tous interconnectés. Mais entre lesquelles le spectateur doit faufiler sa propre dramaturgie, étant constamment investi, impliqué dans une dynamique de la perception.

Propos recueillis Bertrand Tappolet

« Dream Season », Théâtre de l’Arsenic, 26 au 28 mai à 20h30. Rés. : 021 625 11 36