Le Poche Genève
Entretien : Fabienne Guelpa

Fabienne Guelpa a écrit L’Intime du large, qu’elle présente sur la scène du théâtre de Poche.

Article mis en ligne le mai 2009
dernière modification le 15 juin 2009

par Julien LAMBERT

Surprise estivale : le Poche programme inopinément une petite préciosité poétique hors saison, hors normes. L’Intime du large est un texte qui se déroule en forme de coquillage, issu des mers lointaines des souvenirs
d’enfance, que le temps et l’écriture de Fabienne Guelpa ont sédimentés. Avant de replonger sur scène dans ce matériau moiré, aux côtés du tromboniste Jean-Jacques Pedretti, la comédienne évoque l’étrange sortie d’hibernation de cette première œuvre littéraire.

L’Intime du large – quel désir d’écriture se cache derrière ce titre ?
Il m’était apparu bien avant l’écriture du texte, et ne m’a plus quittée. Puis, pour répondre au thème du désir pour la Fureur de lire, j’avais relu de vieux écrits dans lesquels j’avais un peu peur de fouiller. J’ai alors vécu une sorte de rédemption magnanime, je me suis dit que ce n’était pas si mal et j’ai extirpé de ces matériaux enfouis des lignes qui faisaient des allers-retours entre deux formes de désir : celui qui permet de réaliser quelque chose et le désir inassouvi, assujetti à un objet.
L’intime, c’est le travail d’intériorité qui se fait lorsque les événements du passé se décantent. Le large, c’est l’aspiration à un infini, l’esprit peut-être, pour magnifier le quotidien.

Un paradoxe, qui se retrouve dans votre aptitude à évoquer des événements particulièrement intimes et sensibles, avec une grande distance poétique…
Je n’aime pas l’écriture abrupte, quotidienne. Je n’aurais pas montré les brouillons tels qu’ils étaient, même s’ils se tenaient littérairement. J’ai donc opté pour cette écriture poétique, qui parle comme avec des gants de soie d’un passé qui s’est tamisé, sédimenté. La douleur est propre à toute existence, il s’agit donc d’accéder à une liberté intérieure en observant ce matériau et en le traversant.

Fabienne Guelpa
© Dorothée Thébert

Cette libération d’une charge douloureuse du vécu se fait donc par le processus même d’écriture.
L’écriture m’a effrayée. Tout ce qui me réalisait me faisait peur, me semblait réservé à autrui. Il a fallu, même pas du courage, mais laisser passer le temps et attendre un déclic.
Je n’avais pas de but, je ne savais pas où j’allais et tout à coup, par allers-retours entre les souvenirs et l’écriture, cela s’est écrit sans efforts, en un jaillissement. Je disais le texte en l’écrivant et il se posait presque parfaitement, comme achevé. C’était impossible tant que mon vécu ne se détachait pas de moi, puis les mots ont fleuri, comme après une hibernation interminable.

La densité poétique du texte tient donc plus à la durée de cette fermentation qu’à un calcul, une stratégie préalable...
J’ai toujours eu de mauvaises notes en dissertation de philo, ne sachant pas composer, parce que la vie pour moi était survie, elle n’avait qu’un « maintenant », pas de « demain ». Écrire ne pouvait donc pas se prévoir. L’Intime du large parle justement de ce sentiment d’être un matériau traversé par la vie, sans chercher à savoir d’où on vient ni où on ira.

Vous traitez au mieux ces questions métaphysiques, mais en évoquant des sensations, de petits objets très réels et discrets à la fois, sans réflexions conceptuelles.
Dans un grain de sable, il y a l’infini. Cette perception enfantine m’a sauvée du quotidien. Je ne savais pas comment commencer. Je me suis alors souvenu du conte d’Aladin, et de l’expression « il contemplait le panorama », qui me fascinait étant petite. Comme dans une image tamisée, dans des sables ocre rose, j’ai retrouvé une vision d’enfant perdue qui cherchait des portes. Une image est éclose de la précédente, comme une eau souterraine qui se divise et repart, des bras de rivière qui cherchent la mer. J’ai relié de petites séquences de souvenirs comme un livre d’images.

Vous choisissez des mots d’une extraordinaire diversité lexicale, comme des bijoux qu’il faudrait laisser miroiter, sans les dépouiller de leur mystère.
Ou comme les coquillages qu’on collectionne en guise de souvenirs. J’ai malheureusement une petite dépendance à l’esthétique dont je me déjoue, mais jouer sur des mots me permettait de ne pas trop m’exhiber. Écrire, c’est un abri extraordinaire, complémentaire à l’exposition de la scène. On est happé, pris avec son propre matériau. Pris, et pas au bord du monde en train de se demander quoi faire. Cela procure une totale sensation de soi. Il faut savoir vivre ces temps morts, comme les vagues qui repartent quand on marche à vide dans la mer.

Sur scène, qu’apporte la musique du tromboniste Jean-Jacques Pedretti au flux de votre syntaxe éruptive ?
Tandis que mes phrases suivent le jaillissement de la pensée, de la parole et que j’épouse cette rivière-là sur scène en fonction de mon sens du rythme, la musique invente une voie parallèle, elle annonce quelque chose qui pourrait être un bateau et en même temps elle en crie une autre encore, avec beaucoup de liberté. C’est un jeu à deux. Le trombone peut m’offrir un rythme, un souffle que j’attrape au vol, ou dans les mélodies donner un climat, qui monopolise la sensation de manière instantanée.

Propos recueillis par Julien Lambert

Au Poche Genève du 2 au 7 juin, ma et ve 20h30, me, je, sa 19h, di 17h. Réservations : 022 310 37 59. « L’Intime du large » est paru dans le recueil Enjeux n°5 publié par Bernard Campiche.