Cully Jazz et sortie d’album
Entretien : Eric Truffaz
Article mis en ligne le mai 2009
dernière modification le 17 juin 2009

par Frank DAYEN

Entre Mexico, Benares et Paris, le trompettiste français a fait halte au Cully Jazz. L’occasion de rendre hommage au label qui lui a fait confiance depuis ses débuts, le mythique Blue Note, et l’opportunité de parler de ses influences : artistes, pays et littérature.

Blue Note
Depuis 1997, Erik Truffaz a confectionné pas moins de 13 albums, tous estampillés de la note bleue : « J’ai eu du bol, confie-t-il. A la sortie d’un concert à Avignon, quelqu’un du public m’a accosté : j’ai reconnu un de mes anciens élèves de piano. Il m’a dit travailler pour Blue Note et m’a proposé d’y rencontrer quelqu’un du label. Blue Note a été intéressé et notre collaboration s’est poursuivie tout au long de ces années. Blue Note – dont le Cully Jazz célèbre aujourd’hui les 70 ans – est un des rares labels à avoir une véritable identité, une image, façonné par une histoire propre. Dès le début, ce qui caractérise les disques Blue Note est un goût du rythme, très groovy, tel Lou Donaldson, dont la reprise a rendu célèbre MC Solar. C’est un label de prestige, encore aujourd’hui, toujours à l’affût de nouveaux artistes (voyez par exemple le jeune Avishai Cohen). »

Rendez-vous en voyage
Sorti depuis peu, Rendez-vous réunit les trois derniers albums de Truffaz Bénarès, Paris et Mexico. Une perle dans un écrin tout aussi superbe qui roule vers des atmosphères aussi dépaysantes que stupéfiantes : « J’adore voyager, précise Truffaz. Enfin, moins se déplacer que rencontrer d’autres cultures. Pour moi, voyager c’est se confronter à d’autres réalités. Je vis cette expérience du voyage un peu comme Nicolas Bouvier, pour qui ce n’est pas l’homme qui fait un voyage, mais le voyage qui le fait, le transforme en laissant sur lui des empreintes indélébiles. Lorsque nous avons enregistré Bénarès à Calcutta, nous avons rencontré d’autres gens, avec d’autres besoins. et cela m’a remis à une échelle plus « humaine ». En Suisse ou ailleurs en Occident, le niveau de vie nous habitue à être gâté, et tout manque provoque un râle. Si les CFF ont cinq minutes de retard ici, les gens se plaignent. En Inde, les trains ont régulièrmenent cinq à sept heures de retard et personne ne se plaint ! »

Eric Truffaz
© A. Plaveski

Bénarès et la musique indienne
« Cette idée d’acceptation du destin ressort en quelque sorte à travers la musique indienne, qui m’a toujours fasciné, continue le trompettiste. L’album Bénarès se sert d’ailleurs du mode râga, qui s’étire, pour définir un cadre mélodique à l’intérieur duquel je peux improviser. Plus je continue l’exploration de la musique indienne, plus les différences entre notre conception, occidentale, de la musique s’affirment. Pour moi, une note intéressante peut facilement être perçue comme une fausse note par les Indiens. Qui plus est dans le jazz, je pense que ce sont les erreurs qui sont intéressantes. Pas pour les Indiens. Parce que les artistes indiens avec lesquels j’ai conçu le disque, Indrani et Apurba Mukherjee (l’autre musicien étant son pote de toujours, le Veveysan Malcom Braff), sont vraiment des musiciens indiens classiques, ils sont perfectionnistes. Une chanteuse indienne prend par exemple plus de temps pour se préparer entre les chansons. Autre exemple de différence culturelle : J’aurais souhaité enregistrer certains titres en live, alors qu’il n’en était pas question pour eux, qui voulaient tout jouer en studio. Il est vrai que nous avons cependant bénéficié de leur manière, posée et plus longue, de se positionner dans le temps. »

Paris et Sly Johnson
Un titre de Paris consiste en la reprise du Come together des Beatles ! « Effectivement, avec ses notes de basses particulières qui charpentent tout le morceau. Sly peut tout faire avec sa voix, c’est un vocaliste hors pair. Je l’ai rencontré par hasard sur un plateau de TV pour qu’il remplace mon batteur : il a fait avec sa voix ce que mon batteur aurait dû faire avec des baguettes ! Après l’émission, je me suis dit que la voix de Sly ferait un super contre-point à ma trompette, et je me suis mis à cogiter des morceaux, ceux de Paris, hormis Come together. »

Fond et forme
Comment conserver ce rythme effréné de production – un album chaque année en moyenne ? (Rires de l’intéressé) « C’est dur d’être tout le temps inspiré, déplore Truffaz. Chaque artiste, dans ces moments où l’inspiration lui manque, devrait se payer le luxe d’arrêter de composer pour faire autre chose. Par exemple, dans son avant-dernier roman, le prolifique Emmanuel Carrère a, me semble-t-il, privilégié la forme sur l’inspiration. La musique fonctionne de même : l’expression n’est que le résultat d’un travail, mais s’il manque la magie, un contenu fort, cela tombe à plat. Regardez Courir de Jean Echenoz, eh bien la forme rejoint le fond, et son bouquin est tout simplement passionnant ! Cela arrive aussi chez Dalva de Jim Harrison (après, il a un peu baissé ! rires), ou dans Vie et destin de Vassili Grosman, chez Dan Goodis, voire même dans l’autobiographie de Nelson Mandela ! »

Propos recueillis par Frank Dayen

Erik Truffaz était en concert au Cully Jazz Festival, son album « Rendez-vous » (triptyque Bénarès, Mexico et Paris) est sorti chez Blue Note ; Truffaz tient un journal de bord sur son site www.eriktruffaz.com.