De Vidy-Lausanne à Avignon
Lausanne : “Sous l’œil d’Oedipe“

Joël Jouanneau monte Sous l’œil d’Oedipe à Vidy, avant son passage à Avignon.

Article mis en ligne le juillet 2009
dernière modification le 6 juillet 2009

par Bertrand TAPPOLET

Troublé par l’extraordinaire présence scénique de Jacques Bonnaffé, Sous l’œil d’Oedipe, écrit et mis en scène par Joël Jouanneau, est une tentative de revisiter la sanglante saga de la maison des Labdacides, si marquée par une funeste destinée. A découvrir au Théâtre de Vidy avant son passage dans le cadre du Festival d’Avignon.

Tragique intime
L’histoire des Labdacides est parmi la plus connue. Comme toute histoire essentielle, il est profitable de l’entendre à nouveau. C’est le propre des mythes : on les redécouvre à chaque fois. Comme les mythes traitent de comportements et d’archétypes fondamentaux, ils nous touchent profondément autant par l’étrangeté de leurs archaïsmes, leur psychologie des profondeurs que par les correspondances stupéfiantes avec nous aujourd’hui. Entre fidélité à un style tissé de contrastes, et distance, la trilogie signée Jouanneau passe en revue le fatum liée à cette célèbre dynastie de Thèbes. Elle ressuscite les figures emblématiques : Oedipe, Antigone, Tirésias et celles parfois laissées dans les arrière-cours de la mémoire (Cadmos, Ismène, Polynice, Étéocle).

Joël Jouanneau
© Mario Del Curto

« J’ai tenté de préciser en moi les échos intimes et collectifs d’un mythe, dont on ne connaît pas les origines. Mais qui a été précisé par Sophocle et Euripide. Que dirait aujourd’hui Antigone si elle avait rencontrée dans son errance, qui la conduit ici plusieurs fois autour du monde, la poétesse anglaise Emily Dickinson recluse dans sa chambre ? Ce qui les unit, c’est la manière dont deux femmes peuvent avoir un langage de l’absolu. La façon d’aimer de Dickinson ne se traduit que dans l’absence. Tous ces poèmes d’amour s’originent dans ce "haïku" : « Tout ce qui nous unit sépare et tout ce qui nous sépare unit. » Antigone, elle, développe dans la pièce que j’ai imaginée un amour passionnel interdit et transgressif pour son frère. Si cet amour n’existe que par la pensée, il est d’une radicalité absolue : rien ne peut s’opposer à lui. Comme Dickinson ailleurs, Antigone n’a pas à expliquer le pourquoi de cet amour. L’écrivaine anglaise a aussi été très marquée par les charniers de la Guerre de Sécession et l’Antigone de Sous l’œil d’Œdipe est hantée par les conflits qui minent la planète, tant l’affrontement opposant les deux frères, Etéocle et Polynice, s’est ici propagé au monde entier », explique Joël Jouanneau.

Actualité du mythe
Le dramaturge fait aussi retour au Corps du roi, ouvrage signé Pierre Michon et écrit dans le sillage du célèbre essai d’Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi, révélant que le pouvoir s’inscrit alors dans une sorte de théologie politique, dans laquelle le roi, au-delà de la personne charnelle, incarne le divin. A en croire Michon, le roi a aussi deux corps : un corps éternel, dynastique, que le texte intronise et sacre, et un autre corps mortel, fonctionnel, relatif, la défroque, qui va à la charogne. Pierre Michon distingue, à partir d’une photo de Samuel Beckett, le corps de l’homme et le corps de l’écrit. Il distingue mais ne sépare pas. Parce que l’un est la création de l’autre. « Si Oedipe avait lu Corps du roi de Pierre Michon. Et Polynice, quelques vers de Leopardi », s’interroge Jouanneau. Qui ajoute : « Quelle est encore aujourd’hui l’actualité du mythe d’Œdipe ? Pourquoi, dès lors, ne pas croiser Sophocle avec tout ce que je lis comme poésie depuis bien longtemps ? D’où un exercice de faire se croiser un poète qui a 25 siècles avec ce qu’il existe de plus contemporain à mes yeux. Michon parle de l’incertain et pose le caractère éphémère de toute vie face à l’éternité dynastique que serait la Couronne. La lecture qu’en fait Œdipe Roi achève en lui la possibilité même de régner. Dans un vertige métaphysique que l’on pourrait croiser chez Beckett, Œdipe se révèle ne plus croire en sa mission et n’être plus l’homme des énigmes, dont celle qu’est chacun de nous pour lui-même. C’est cette quête qui va le conduire à devenir le paria de tous. Il va ainsi rassembler en lui-même les millions de parias peuplant la terre ».

« Sous l’œil d’Oedipe »
© Mario Del Curto

Fin de partie
Dans Œdipe à Colone notamment, Sophocle montre avec force la cruauté du destin, mais souligne que son accomplissement vérifie les oracles et relève donc d’un certain ordre. Ce texte est à la racine de la composition de la figure d’Œdipe dans la pièce de Jouanneau. « Sophocle dit dans ce qui est sa plus grande œuvre des paroles d’une violence inouïe sur ce qu’est le destin, la vengeance. Une fois banni, Œdipe est un fuyard se faisant lapider. Une fois parvenu à Colone, il décide de ne plus bouger. A partir du moment où il se tient immobile dans ce lieu des Euménides, il déclenche la violence autour de lui. Mon Œdipe, lui, ne croit plus ni aux Dieux ni à la malédiction. Ce qui lui donne une liberté insensée. Et cette liberté-là, il en fait un usage terrifiant. C’est peut-être le prix à payer afin d’accomplir la quête de soi. »
Au sein du répertoire tragique, Œdipe est le personnage en qui la question du regard, de ses pouvoirs, de ses limites, est ouvertement posée. Comment, dès lors oublier, que l’invention dans la cité grecque du theatron, ce “lieu où l’on voit”, a été l’ouverture d’un plan de visibilité, d’un dispositif d’exposition dans lequel inscrire et interpréter les histoires de la Cité ?

Bertrand Tappolet

Théâtre de Vidy, du 16 au 27 juin 2009.
Rés : 022 619 45 45
Festival d’Avignon, du 12 au 26 juin 2009.
Rens : www.festival-avignon.com