Scènes lyriques berlinoises
Berlin : Strauss à l’affiche

A Berlin, Philippe Jordan dirigeait deux ouvrages de Strauss : Salomé et Le Chevalier à la Rose. Remarquable !

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 26 novembre 2009

par Eric POUSAZ

Nommé depuis le début de cette saison Directeur Général de la Musique à l’Opéra de Paris, Philippe Jordan a passé une bonne partie des mois de
septembre et octobre … à Berlin où il dirigeait entre autres deux concerts
symphoniques, accompagnait une soirée de lieder au piano et reprenait les rênes de deux productions lyriques anciennes de l’Opéra Unter den
Linden : Salomé et Le Chevalier à la Rose

Philippe Jordan au Staatsoper
Dans Le Chevalier à la Rose, cet opéra que tous les plus grands chefs ont marqué de leur empreinte, le jeune chef suisse fait mieux que marquer son territoire : il s’impose comme l’un des talents montants le plus sûrs qui soient. Son assurance stylistique est même encore plus impressionnante que dans les opéras de Wagner entendus la saison passée à Zurich : la musique, sous sa baguette qui ne recule pourtant pas devant d’assourdissants crescendos sonores, se déploie avec une élégance et un naturel qui en magnifient la fluidité. Les innombrables solos instrumentaux apparaissent comme autant d’éléments de contrepoint au jeu capiteux de l’ensemble des cordes ou aux vociférations par endroit tonitruantes de la section des cuivres. De fait, Philippe Jordan sait mettre en valeur avec subtilité le détail significatif qui donne toute sa signification à un jeu de scène capital ou à l’expression d’un soliste. Dans la comédie, l’orchestre rit avec les personnages, démasque leurs turpitudes ou leur double penser tout en soutenant avec aplomb leur ligne de chant. Rarement le texte aura paru si facile à saisir malgré la puissance de l’effectif orchestral ; et lorsque le tohu-bohu scénique atteint des sommets, c’est toujours dans la transparence que l’orgie sonore se laisse déguster par des auditeurs que charme une telle efficacité dans le dosage des voix instrumentales.

Philippe Jordan
Photo JF Leclercq

Dans Salomé, la réussite est encore plus exceptionnelle car l’écriture en est nettement plus dense, comme si le compositeur s’était peu soucié de laisser au texte du drame une marge de manœuvre suffisante. Pourtant, sous la direction élancée du chef, la fusion entre mots et notes s’effectue à un degré de perception supérieure qui laisse percevoir quasi instinctivement les diverses étapes du drame. En expérimentant une fusion aussi parfaite des projets musicaux et théâtraux, l’auditeur ne peut que se réjouir d’entendre le compositeur bavarois une nouvelle fois débarrassé de son encombrante réputation de compositeur lourd et peu regardant sur les moyens mis en œuvre.

Distribution
Dans les deux ouvrages, la troupe de chanteurs réunis fait merveille. La Maréchale d’Anne Schwanewilms possède tous les atouts : jeunesse du timbre et perfection physique, talents exceptionnels d’actrice et richesse inépuisable de l’intuition musicale. Daniela Sindram en Octavian est à peine moins spectaculaire grâce à son mezzo de bronze qui escalade les longues pentes ascendantes de son rôle avec un éclat qui va s’épanouissant dans l’aigu. Légèrement en retrait, la Sophie de Sylvia Schwartz ne démérite pourtant à aucun instant, même s’il et permis de souhaiter entendre une voix plus chaleureuse dans cet emploi de jeune oie blanche. En Baron Ochs plus grand que nature, Alfred Muff surclasse aisément nombre de ses collègues célèbres avec une aisance sonore infatigable qui lui permet quelques incursions dans les notes élevées de l’octave supérieure sans aucune déperdition notable. Le Faninal de Martin Gantner et le Chanteur de Stephan Rügamer sont eux aussi excellents.

Anne Schwnewilms en Maréchale dans « Le Chevalier à la Rose »
© Christian Leiber /Opéra National de Paris

Même qualité d’ensemble dans une Salomé dominée par la voix énorme d’Evelyn Herlitzius qui assume le rôle titre. Certes, on est loin de la jeune fille d’à peine vingt ans voulue par le compositeur, mais entendre une artiste parvenir en état de totale fraîcheur vocale au terme de ce marathon tient du prodige. L’intonation est, il est vrai, parfois approximative ou l’aigu crié, mais les exigences invraisemblables du rôle sont tenues avec panache, et la chanteuse n’a en outre pas grande concurrence à craindre d’une danseuse de cabaret dans sa fameuse Danse des Sept Voiles !
Autre monstre sacré : le ténor Rainer Goldberg, autrefois distribué dans les emplois wagnériens lourds, brosse d’Hérode un portrait à la fois décadent scéniquement et parfaitement assuré vocalement : chaque note est entonnée avec une précision d’orfèvre alors que la veulerie du personnage ne déteint jamais sur un art du chant qui reste pur de toute afféterie. Le baryton large et clair de Mark Doss ne fait qu’une bouchée du personnage de Jochanaan tandis que Stephan Rügamer nous régale avec les accents poétiques de son Narraboth au timbre de miel. Daniela Denschlag en Herodias a été appelée à remplacer une collègue malade en dernière minute ; elle ne se hisse pas au niveau exceptionnel de ses partenaires mais ne démérite toutefois pas car son chant ne vire jamais au cri même s’il manque cruellement de pertinence dramatique. Les deux mises en scène portent les traces de leur âge (celle de Salomé a plus de trente ans !) mais remplissent encore leur fonction avec un certain panache.

Eric Pousaz