Nouvelle saison lyrique à Bâle et Zurich
Bâle et Zurich : Molle ouverture

Vu et entendu : à Bâle, Madame Butterfly et Trois Femmes ; à Zurich, La grotta di Trofonio et Mosè in Egitto.

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 26 novembre 2009

par Eric POUSAZ

Les deux grandes institutions lyriques de Suisse alémanique ont ouvert les feux de timide façon avant d’entamer, avec des productions plus ambitieuses, le vif du sujet.

Bâle : Madame Butterfly
Ouvrage rabâché s’il en est, Madame Butterfly s’est révélé une noix dure à croquer pour l’équipe artistique engagée par le Théâtre de Bâle lors de l’inauguration de leur nouvelle saison. Le chef Enrico Delamboye dirige sans ménagement une partition qui en devient exsangue car les cordes, acides et nerveuses, peinent à rendre justice au mélo si charmeur du compositeur italien et la soirée, du côté de l’orchestre, tombe rapidement dans l’insignifiant.

Svetlana Ignatovich, Cio Cio San dans « Madame Butterfly » à Bâle
© Judith Schlosser

Côté solistes, les satisfactions ne sont pas grandes non plus : des voix solides mais peu flatteuses à l’oreille peinent en effet à faire courir le frisson dans la salle. Svetlana Ignatovich est une Cio Cio San terre à terre dont les émois au 2e acte laissent de marbre car le chant reste trop technique. Même la fin paraît brutale au plan vocal, au point de faire douter de la pérennité de cet ouvrage sur les scènes du futur !... Or chacun sait que cette tragédie japonaise est immortelle dans le cœur des aficionados de l’opéra italien ! Maxim Aksenov est un Pinkerton désabusé, enclin à forcer un matériau vocal qui paraîtrait mieux adapté aux exigences musicales de L’Elixir d’Amour de Donizetti, alors que le Sharpless falot de Eung Kwang Lee chante de façon trop désordonnée et finit par déséquilibrer, par ses fluctuations de nuances, son sublime duo avec la geisha au 2e acte.
La mise en scène aurait pu sauver le tout ; las ! dans un décor de HLM en construction, Jetzke Mijnssen n’a strictement rien de neuf à proposer et ne remplit même pas la tâche d’un bon artisan routinier de la scène. Ce spectacle est aussi laid qu’ennuyeux et mériterait de quitter l’affiche au plus vite.

Bâle : Drei Frauen
Changement d’atmosphère radical avec Trois Femmes, un opéra composé de trois monodrames de Wolfgang Rihm (né en 1952). Donné sans entracte grâce à deux intermèdes musicaux spécifiquement composés pour l’occasion, cette plongée dans la psyché féminine séduit sur tous les plans. La mise en scène de Georges Delnon ne joue pas la carte de la facilité et fait jouer les trois ouvrages dans une chambre à coucher dominée par une énorme armoire. Les trois femmes y vivent les affres de l’abandon en recourant à divers subterfuges pour digérer leur échec ; la première (Ariane) se perd dans le dédale du labyrinthe que construit en son esprit son morbide rapport d’amour-haine envers Thésée qui l’a abandonnée, la deuxième (Anita, héroïne d’une pièce de Botho Strauss) se livre sans réserve à ses fantasmes d’amour impossible pour un homme-oiseau au point d’y rester prisonnière comme en une vaste forêt alors que la troisième (Penthésilée) recourt au suicide lorsqu’elle prend conscience de son acte fatal à l’être qu’elle chérissait le plus. Des éclairages latéraux savants et un décor d’une légèreté onirique accentuent encore la fascination qu’exerce sur le spectateur cette atmosphère fantasmagorique et font paraître bien courtes les deux petites heures que dure ce spectacle sans pause.
La distribution est superlative : le soprano léger de Yeree Suh (Ariane) aux acrobaties pleines d’aplomb fait idéalement contraste avec celui – plus lyrique et corsé – de Rayanne Dupuis en Anita. Renate Behle enfin, avec un timbre non dépourvu d’accents rauques et d’aigus écrasés, rend avec une véracité exemplaire la vertigineuse tentation du suicide de Penthésilée après son meurtre. Anton de Ridder, à la tête d’un orchestre magnifiquement disposé, achève de donner à cette soirée cette touche qui suffit à rendre inoubliable une création au point de souhaiter revenir à une des reprises suivantes.

Zurich : La grotta di Trofonio
Ouvrage de Salieri très célèbre en son temps, cette Grotte de Trofonio a déjà eu les honneurs d’une reprise moderne à Lausanne il y a quelques années sous la direction de Christophe Rousset. La version proposée par l’Opéra de Zurich à Winterthur se veut très classique et replace l’intrigue dans cette atmosphère un brin vaine de comédie encore empreinte de l’esprit baroque. Le livret se construit autour de deux couples qu’une visite inopinée dans une grotte magique fait changer de caractère. S’ensuit une longue chaîne de malentendus qui permet aux chanteurs de mettre en valeur toutes les facettes comiques et tragiques de leurs talents de chanteurs et de comédiens.

« La Grotta di Trofonio » de Salieri avec Isabel Rey, Gabriel Bermudez
Copyright Suzanne Schwiertz

Ces trois heures de spectacle, certes charmeur et coloré, paraissent pourtant bien longues car tout est prévisible et les rebondissements à surprise du livret semblent trop télescopés pour faire encore sourire aujourd’hui. Surtout dans cette mise en scène de Mario Pontiggia qui abandonne les chanteurs à eux-mêmes afin de les laisser recourir à cette gestique en cours dans tous les théâtres où les ouvrages restent trop longtemps au répertoire. Le sextuor vocal est de bonne qualité mais ne transcende jamais sa musique par quelque coup d’éclat technique ou quelque effet vocal irrésistible. C’est finalement le chef d’orchestre Douglas Boyd qui retient l’attention de l’auditeur avec son accompagnement instrumental d’un relief magnifique mettant admirablement en valeur le rôle dévolu aux vents du Musikkollegium Winterthur.

Zurich : Mosè in Egitto
Sur la scène principale de l’institution, la saison s’ouvrait avec la création locale de la version initiale de Moïse en Egypte de Rossini (rebaptisée plus tard Moïse et Pharaon pour sa création française à Paris avec l’inévitable adjonction d’un long ballet). Moshe Leiser et Patrice Caurier ont opté pour une relecture radicale du livret biblique : ainsi Moïse et Aaron n’hésitent-ils pas à recourir à la violence pour faire quitter le sol égyptien à leurs compatriotes et ils se transforment quasiment en poseurs de bombes, – est-ce pour cette raison qu’au deuxième acte, Moïse porte un habit qui évoque les prisonniers de Guantanamo ? Les Egyptiens, eux, sont des adeptes de la Bourse ; les plaies que leur envoie l’Eternel se muent en chute vertigineuse du cours des actions reportées sur des écrans géants devant lesquels s’agglutinent des traders s’arrachant leurs derniers cheveux. Et ainsi de suite… On s’amuse beaucoup devant une telle irrévérence (mais est-ce bien là ce que Rossini attendait de ses spectateurs ?) puis on finit par se demander quel sens tout cela peut bien avoir. La dernière image, superbe au demeurant, nous montre la Mer Rouge se refermant sur une cocktail party de la haute société égyptienne, laissant Moïse et le Pharaon seuls devant un mur où sont placardées les photos des victimes de tous ces conflits modernes qui font la une de nos journaux.

« Mosè in Egitto » de Rossini, avec Erwin Schrott, Reinaldo Macias
Copyright Ingo Höhn

Une pléiade de vedettes internationales se partagent les premiers rôles. Erwin Schrott est un Moïse plus grand que nature qui fait étalage avec délectation de son matériau vocal d’une insolente projection sonore. Plus raffiné, Michele Pertusi campe un Pharaon aux accents subtils et cajoleurs afin de rendre convaincantes ses éternelles volte-face. Le timbre chaleureux d’Eva Mei confère une indéniable qualité de vérité dramatique au rôle impossible de la jeune première partagée entre son amour pour ses compatriotes et sa passion pour le fils du roi ennemi. Sen Guo en mère possessive fait un inoubliable numéro de voltige vocale tandis que son fils trouve en Javier Camarena, le jeune espoir actuel du chant rossinien, un interprète idéalement armé pour venir à bout de son rôle exténuant. Reinaldo Macias n’est pas en reste dans l’emploi sacrifié d’Aron alors que le chœur prouve une fois de plus qu’il est à l’aise dans n’importe quel style musical. Paolo Carignani dirige avec énergie un orchestre plutôt rétif sans parvenir à sauver de l’ennui d’interminables séquences de récitatifs ponctuées d’accords d’orchestre répétitifs qui ne montrent pas l’inspiration de Rossini sous son meilleur jour.

Eric Pousaz