Biennale de Lyon
Lyon : Xe Biennale

Le quotidien est dévoilé par la Xe Biennale de Lyon. Entretien avec Thierry Raspail.

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 9 janvier 2010

par Bertrand TAPPOLET

La Xe Biennale de Lyon expose le « spectacle du quotidien » selon la visée notamment du commissaire Hou Hanru, critique et curateur chinois vivant à
San Francisco.

Plus de 80 artistes exposent leurs œuvres qui interrogent la relation plurielle entre le monde du spectacle total et généralisé et la dimension privée, singulière parfois de la vie quotidienne. Ils tentent d’esquisser de nouvelles attitudes, des modes de collaboration et alternatives inédites. Utopie ou réalité en devenir ou en exercice, l’art n’est pas seulement pour Hanru, une production de formes mais essentiellement le travail d’imagination qui propose et fabrique un nouveau monde. Et, surtout un nouveau rapport au monde que détaille cinq sections thématiques : La magie des choses (réinvention du quotidien), Eloge de la dérive, Un autre monde est possible, Vivons ensemble. Sans omettre Veduta, dont le dessein est d’amener l’art et la réflexion qui l’accompagne dans des quartiers défavorisé de la périphérie lyonnaise grâce entre autres à des résidences d’artistes et des collaborations avec les jeunes.

Notre époque met en scène la vie quotidienne comme aucune autre. Elle fait non seulement du quotidien un spectacle (la téléréalité et l’autofiction affectionnent la représentation triviale et la dramaturgisation des petites choses de la vie), mais aussi une espèce de salut. Le quotidien est son unique planche de salut, notre époque s’y accroche avec la force née du désespoir de voir s’effondrer certains idéaux. La vie quotidienne n’est peut-être pas, comme une part importante de la pensée française le clame depuis les surréalistes (Lefebvre, de Certeau, Foucault), hétérogénéité pure, spontanéité vitale et singulière. Les normes qui dictent un certain ordre quotidien ne lui sont pas forcément extrinsèques. Il existe une autonormalisation du quotidien qui n’est rien d’autre que sa manière d’apprivoiser le cours irrégulier de l’existence. Le quotidien, en somme, c’est la volonté de forme, le désir de se donner une certaine figure.
Rencontre avec Thierry Raspail, directeur du Musée d’art contemporain de Lyon, qui préside aux destinées de la manifestation lyonnaise depuis ses débuts en 1984.

De quelle manière la Biennale participe-t-elle d’une mise en questions, voire en crise du « quotidien » ?
Thierry Raspail : Cette question du spectacle du quotidien est effectivement à deux faces. Soit, l’on se place sur le position développée par l’anthropologie des années 50-60, le néo-structuraliste américain Marshall Sahlin notamment, qui analysé la façon dont nos gestes sont mis en scène par nous-mêmes, chacun jouant ce rôle social. Dès lors tout n’est que spectacle et a fortiori lorsque l’individu produit une œuvre.
Autre dimension de cette spectacularisation de l’every day life, telle que comprise au sein des arts plastiques et visuels. Ainsi, des œuvres ont-elles induit une nouvelle problématique comme ce fut le cas dans les années 50 avec John Cage dont l’un des artistes phares de la Biennale, George Brecht, fut très proche. Il invente alors quelque chose qu’il ne nomme pas et que l’on intitulera ensuite Performance ou happening. Ce compositeur réunit des artistes, dont Merce Cunningham, pour des récitatifs et mouvements aléatoires dont on ne sait s’ils participent de la musique, de la danse ou des arts visuels. La question du rapport au quotidien est ici centrale.
A la faveur de la mondialisation alors que tant l’Europe que les États-Unis se sont-ils rendus compte que le reste du monde existait, en termes d’arts visuels, n’ayant pas les mêmes mots et cadres épistémologiques que l’Occident pour définir l’art et le réaliser. D’où une préoccupation de l’œuvre d’art comme partie prenante de la société toute entière, l’interrogeant tout en étant pas nécessairement à une histoire de l’art ou un moment de la pensée. On pouvait traduire ces actes artistiques en Spectacle du quotidien. Comment des artistes qui, dans une mondialisation, apparaissent et négocient à la fois leur identité d’artiste, interrogent les formes qu’ils convoquent et utilisent, qui sont souvent des hybrides, des mélanges entre une culture traditionnelle et une culture de la modernité occidentale. Par ricochet, ces artistes interrogent globalement les plasticiens américains et européens sur leurs propres postulats et certitudes.
De toutes sortes, le quotidien, c’est le vécu de chacun. Il n’est pas forcément perceptible, identifiable ou n’est pas forcément pour nous un objet de réflexion ou d’étude. Des artistes sont là pour nous suggérer que peut être ce que quotidien que l’on ne voit pas, serait le dernier refuge du naturel.

Comme le démontre l’une de ses séries intitulée À partir de quand fait-on partie du monde (2005), Thierry Fontaine explore-t-il la superposition palimpseste de modèles culturels et humains en se cristallisant sur la notion de déplacement intégrant la rencontre et l’échange. Arpentant la sécurisation de l’espace civil, Shilpa Gupta, elle, se concentre sur la ligne et l’interaction d’une installation avec le cadre et le volume d’exposition.
Réunionnais, Fontaine est pleinement engagé au cœur d’un lien réflexif, réfléchi avec l’Occident. Il œuvre sur une imagerie gestuelle marquée par l’immédiateté mais aussi une certaine sophistication. Ce, paradoxalement, en convoquant des éléments d’une grande simplicité. Travaillant pour un regardeur pressé, l’artiste recherche une forme d’efficacité douce à la lisière de la page de publicité, du slogan. Il se place dans une référence à l’illustration davantage que dans une réflexion sur l’histoire des images, en utilisant différentes photos placées notamment dans des supports faisant partie du paysage urbain ou collées au mur telles des affiches. Il y a ici toute une pensée sur la manière dont une image s’insère ou nom dans la ville quotidienne.
Indienne, Gupta s’engage dans la fabrication d’objets qu’un spectateur européen pourrait estimer trop métaphoriques ou symboliques. Ainsi ce portail n’ouvrant sur rien, si ce n’est un mur qu’il a pour fonction de détruire. Il y un cycle infini intégrant le bruit, le son, une question de déplacement. Sur un mode répétitif, on peut voir les variations infimes nées du battement, sur le dérèglement possible de la machine.

Pedro Cabrita Reis poétise un Entrepôt en le griffant de lumières au néon.
Cet artiste portugais a utilisé pendant longtemps des matériaux de type industriel ou qui avaient trait à l’aménagement urbain, métal ou néon. Sa réalisation se présente sous la forme d’un immense dessin au néon, une structure lumineuse. Un geste minimum laissant à l’abandon l’espace alentours. Il est intervenu avec cette légère prise en charge de l’espace.
Le Californien Barry McGee organise le chaos urbain en amoncelant tags et camionnettes dans une forme éloignée de ready street made.
Une forte part d’artistes présent dans cette Biennale sont influencés par l’art urbain de la rue. Ils travaillent à partir de supports qui sont des affiches, de livres distribués, de ces cultures que l’on oppose parfois à la culture savante et muséographique. Venant du graff, il n’essaye pas de mettre sa démarche sur une toile et d’en faire une œuvre d’art. Il est particulièrement intéressé à cette relation à l’objet que le pop art a longuement développé. Danse perspective liée à l’environnement, il conçoit des installations qui sont de l’ordre de la métaphore. Ainsi trois personnages sont.ils montrés en train de graffer qu’il a lui-même inscrit sur le mur avec la pompe à incendie. Il ne craint de réaliser une forme de peinture comme en témoigne une partie de ses œuvres artificiellement vieillies comme pour donner l’impression qu’elles étaient là avant lui. D’autres sont réalisées au pinceau en utilisant les affres du mur, ses aspérités, où le trou devient une oreille. Il est dans une tradition américaine consistant à se saisir des formes, des techniques, à ne pas avoir de lignes directrices. On est dans un univers proche du clip vidéo ou du beat techno avec une tête se projetant à rythme régulier contre une surface. C’est un recyclage permanent de tout ce que la ville peut produire de graffs, mais aussi de rebus, d’imageries urbaines.

Iracema (de Questemebert), vidéo de la Brésilienne Maria Theresa Alves est une interrogation anti-ethnocentriciste sur la place des peuples indigènes et des anciens esclaves dans les ex-colonies. « Le Brésil ne sera-t-il jamais plus qu’une victime, l’amante pathétique de l’histoire européenne. Pas sans nous, le peuple indigène… Je me demande donc : " Où est la France ? ", dans un sens qui combine la géographie avec la morale », s’interroge l’artiste.
Il s’agit d’un mélange de plusieurs langages dans une sorte de parcours à l’envers, dont une partie des événements se déroulent à Lyon. C’est le récit d’une jeune indigène brésilienne héritant d’une propriété en France et qui réalise un voyage pour en prendre possession. Elle nous démontre que bien que se penchant sur les phénomènes sociaux et culturels, sa démarche ressort plus de la fiction que du documentaire.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Biennale de Lyon. Jusqu’au 3 janvier 2010.
www.biennaledelyon.com