La Comédie de Genève
Genève, La Comédie : “Roberto Zucco“

Christophe Perton met en scène Roberto Zucco, dernière pièce de Koltès, à la Comédie.

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 4 décembre 2009

par Julien GARIBALDI

« C’est encore cette affiche-là, sur le mur, qui est un avis de recherche pour un assassin. Je l’ai vue dans le métro. Je me suis renseigné sur son histoire,
et je l’ai vécue au jour le jour, jusqu’à son suicide. Je trouve que c’est une trajectoire d’un héros antique absolument prodigieuse.
 »
Bernard-Marie Koltès

Roberto Zucco est la dernière pièce de l’écrivain Bernard-Marie Koltès, rédigée dans une urgence vitale ; elle est, selon le metteur en scène Christophe Perton, un chant, un hymne à la transgression envisagé dans le présent absolu d’un fait divers, où l’écrivain conscient de sa mort prochaine convoque une dernière fois sa famille fictionnelle : prostituées, dealers, adolescents, grands frères et sœurs, parents – la mère de Zucco sera ici jouée par Christiane Cohendy. Des personnages hauts en couleur qui l’ont accompagné dans ces écrits et qui dessinent une humanité profondément complexe et tendre.

L’histoire
L’histoire la voici : Roberto Zucco s’est échappé de la prison dans laquelle il avait été incarcéré pour avoir tué son père. Ainsi libéré, il s’avance dans une course folle et meurtrière vers sa propre mort. Les personnages qui croiseront sa trajectoire n’en sortiront pas indemnes et ni l’amour d’une gamine, ni la persécution d’un inspecteur ne pourront l’arrêter. C’est un drame au cours duquel le protagoniste est pris dans la spirale de sa propre logique, jamais vraiment explicitée, ce qui constitue la force de cette dramaturgie de l’emportement

« Roberto Zucco »
© David Anémian

LA GAMINE. — Je t’ai cherché, Roberto, je t’ai cherché, je t’ai trahi, j’ai pleuré, pleuré, au point que je suis devenue une toute petite île au milieu de la mer et les dernières vagues sont en train de me noyer. J’ai souffert, tellement, que ma souffrance pourrait remplir les gouffres de la terre et déborder des volcans. Je veux rester avec toi, Roberto ; je veux surveiller chaque battement de ton coeur, chaque souffle de ta poitrine ; l’oreille collée contre toi j’entendrai le bruit des rouages de ton corps, je surveillerai ton corps comme un mécanicien surveille sa machine. Je garderai tous tes secrets, je serai ta valise à secrets ; je serai le sac où tu rangeras tes mystères. Je veillerai sur tes armes, je les protégerai de la rouille. Tu seras mon agent et mon secret et moi, dans tes voyages, je serai ton bagage, ton porteur et ton amour.

C’est donc à Christophe Perton de s’attaquer à cet univers déconcertant, fébrilement conçu par-delà le bien et le mal, loin de toute norme et de toute morale, mais aussi de toute complaisance visant à justifier l’injustifiable. Le monde qui se donne à voir est celui du désir et de la violence, de familles déchues – comme celle de la Gamine : la mère à bout de souffle, le frère vendant sa sœur, le père alcoolique, la sœur possessive et dévorante – de la solitude des grandes villes ; un monde de la prostitution et de l’innocence perdue. Cette pièce reflète ainsi les grandes thématiques du théâtre koltésien.
La folie meurtrière de cet assassin sublimé en figure mythique, pour reprendre les termes du metteur en scène, n’est pas analysée comme un cas d’aliénation mentale. Afin de fasciner, le personnage doit rester opaque. Terrifiant et rayonnant, c’est un tissu de contradictions : brutal, tuant par pulsions, mais doué d’une grande acuité intellectuelle et d’une parole poétique, il cite même Hugo et Dante. Ce mélange empêche l’identification comme le rejet en bloc du personnage de la part du spectateur, qui est renvoyé à son propre rapport au monde, à la prise de conscience de la brutalité qui se masque sous les apparences de la civilisation.

Pour illustrer cette absence de jugement moral, laissons la parole à l’écrivain : « Je crois que la seule morale qu’il nous reste, est la morale de la beauté. Et il ne nous reste justement que la beauté de la langue, la beauté en tant que telle. Sans beauté, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Alors, préservons cette beauté, même s’il lui arrive parfois de n’être pas morale. »
La qualité de la pièce tient par conséquent aussi à sa richesse formelle : la langue des personnages, tout en utilisant un lexique usuel est subtilement travaillée, frôlant parfois la prose poétique ; les dialogues sont vifs, souvent humoristiques. La construction de l’intrigue est simple, implacable. Cette pièce nous invite donc à explorer l’humanité dans sa complexité, une humanité qui se donne à voir dans des zones du monde peu paisibles.

Julien Garibaldi

Comédie de Genève jusqu’au 8 novembre.
Location 022/320.50.01