Bonlieu scène nationale, Annecy
Annecy : “Les Inepties volantes“

Après Avignon, Les Inepties volantes de Dieudonné Niangouna font halte à Annecy.

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 26 décembre 2011

par Bertrand TAPPOLET

Le dramaturge et acteur Dieudonné Niangouna a connu dans sa chair les flèches de guerres civiles (1993-94, 1997 et 1998-2000) au sein de son pays natal, la République du Congo. Sa pièce, Les Inepties volantes, lève le voile sur une réalité aussi grotesquement monstrueuse qu’historiquement avérée.

Mais voilà, le public semble découvrir ce que des rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch avaient déjà décrit dans une langue plus sèche et factuelle. Niangouna précise que sa langue organique, fusionnant l’émotion et le son est de celle qui déboutonne l’oreille : « Ma langue maternelle est le lari, que je n’ai jamais écrit et que personne n’écrit, sauf les missionnaires qui ont traduit la Bible en lari. Au Congo, on apprend à écrire en français et on parle dans sa langue maternelle. Quand j’écris, je pense en français mais je ne peux oublier ma langue parlée qui n’est qu’une suite d’images. Pour dire j’écoute on dit je jette l’oreille… Alors mon français est plein de ces images que je trouve très belles et très parlantes. »

Drame de la langue
Une langue d’une chatoyante et vibratile crudité qui n’est pas sans rapatrier de loin en loin le style émotif d’un Céline. L’impression de « langue parlée » est ainsi donnée notamment par la syntaxe, car Niangouna utilise un grand nombre de tours oraux, certains de manière récurrente, comme le rappel. La langue du Congolais tire son énergie de sa perturbation déconcertante qui atteint l’ordre des mots dans une phrase constellée de virgules haletantes mais sans guère de points. C’est ce désordre qui amorce la musique extraordinaire de Niangouna. Ce n’est pas la réalité raisonnablement ou cliniquement décrite qui intéresse l’écrivain témoin, mais l’émotion qu’elle provoque, les fantasmes et images prégnantes ruisselantes d’horreurs qu’elle suscite. C’est dire aussi que le dramaturge travaille ses angles de vue d’une façon cinématographique avec ses gros plans brutaux ou ses plans séquences ouvrant sur le délabrement, la putréfaction et la décomposition.

« Les Inepties volantes »
© Christian Raynaud de Lage

De peur d’oublier ce qui est déjà recouvert par l’oubli, Les Inepties volantes s’acharnent à inciser dans le fil d’un réel qui fictionne, à faire ressentir le poids de la survie, la surprise de l’évasion d’un enfer que l’on croyait définitif, les aléas du hasard, comme un létal jeu de dés épargnant l’un, sacrifiant l’autre, sans raisons apparentes. Ou comment ne pas arrêter d’uriner sous la menace d’une arme. Episode scatologique qui rappelle les sévices sans nom que faisait subir les kapos aux déportés des camps nuit et brouillard.
Comme lors d’un sampling baroque, l’écrivain devenu homme langue, verbe désincarcéré de toutes les géhennes revient sans cesse sur les images de morts. Elles étendent leur empire sur les surfaces marécageuses. Et les massacres de proliférer au cours d’une marche dantesque. Plus de corps, plus de morts. Toujours, encore, ensanglanté la toile des souvenirs avec cette fièvre jubilatoire de tuer, cette ivresse ambiguë de narrer les atrocités en aplats de matières et de cris, dont ailleurs un Jean Hatzfeld témoigne, à sa manière, dans ses récits sur le génocide rwandais. Le plus troublant ? Ce sentiment comme survivant d’être viscéralement incompris par les autres vivants.

Corps des mots
Jusque sur un rouleau de papier de toilettes, l’écriture est première, l’écriture est salvatrice. Envers et contre tous les bourreaux, elle continuera de pulser des veines de Niangouna, serial writer, là-bas, au cœur de la forêt. Ce style fait d’un empilement compulsif d’images et d’inventions verbales cocasses et drolatiques malgré la volatilité tragique de l’ensemble, Niangouna le livre de manière syncopée et presque slammée, les mots jaillissant par saccades de sa bouche qui est aussi anus mundi : « Tu regardes le monde avec des yeux pleins d’erreurs et tu trouves que toute chose a un trou parce que l’opacité baille, puis tu te surprends à sentir le froid-le-chaud qui te dit que t’es vivant encore… »

Le musicien Pascal Contet

De station en station, sur le plateau, se déploie une parole émotionnelle, si sensible à déjouer les défenses psychiques et la vigilance rationnelle du spectateur. « Tout me sort par la tête » : Niangouna se fixe à contre-jour d’un alignement de néons verdâtres. Bientôt il suit une diagonale avant de se poser devant une fosse figurée par un rectangle bleu luminescent. Presque comme dans les performances d’art corporel axées sur l’épuisement et l’expérience des limites d’un Vito Acconci, il y a cette manière de se projeter contre une paroi de tôle ondulée. Pour dire la barbarie d’un affrontement civil entre deux factions, les Ninjas rebelles et les Cobras.
Funambule du malheur, Niangouna éjecte sans complaisance les mots drus de sa gorge, scande des images de catastrophe sur le fil chantourné et fêlé de sa voix qui slame, joue de la diastole et de la systole dans son débit en accordéon. D’une même respiration, elle rejoint les feulements et samplings imaginés par le compositeur et accordéoniste Pascal Contet.

Bertrand Tappolet

Bonlieu Annecy, 19 et 20 novembre à 20h30
(loc. 04.50.33.44.11)