Théâtre Clavel, Paris
Paris, Clavel : “Les Travailleurs de la mer“

Démesure au Théâtre Clavel, avec Les Travailleurs de la mer mis en scène Par Daniel Briquet.

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 14 décembre 2009

par Julien LAMBERT

Petit théâtre, petits moyens, mais grands effets pour porter un grand texte avec la grandiloquence qu’il mérite : Les Travailleurs de la mer, de Victor Hugo (1866).
Dans la mise en scène héroïque du Suisse Daniel Briquet, l’empêtrement du comédien Paul Fructus dans les filets de pêche et les poulies devient l’affrontement d’un homme avec les ouragans du sort.

Le pêcheur Gilliatt est un héros bien hugolien. Un cœur épais bardé de bras, comme Jean Valjean. Comme lui une ombre sans histoire, qui passe en traînant sa seule réputation nauséabonde, mais qui apparaît tout à coup, quand il faut un bras, une bonne âme ou un bouc émissaire pour faire avancer l’intrigue. Le cadre ? Guernesey, l’île normande où fut exilé le poète. Pour l’amour d’une jeune fille qui a écrit son nom dans la neige, Gilliatt le bourru tente la mission folle de libérer la machinerie à vapeur d’un navire échoué. Le propriétaire du bateau, père de la donzelle, offrirait cette dernière en récompense. On se doute de la chute...

Paul Fructus se déchaîne dans « Les Travailleurs de la mer » d’après Victor Hugo

Le texte du roman adapté par le comédien Paul Fructus est somptueux, d’une emphase jubilatoire. Il brosse à grands traits d’ironie et de tendresse des personnages chamarrés. Sur le petit plateau dégarni du Théâtre Clavel, c’est de ces mots que jailliront principalement les éperons rocheux et les tavernes enfumées. Entouré de deux musiciens, Paul Fructus les porte seul. À merveille, avec cet espèce de hâle réel et symbolique qui couvre sa tessiture et sa présence scénique. Peut-être trop bien, craint-on dans un premier temps. La mise en scène de Daniel Briquet, comédien suisse bien connu, s’abandonne en effet très vite aux plaisirs de l’illustration et du bricolage théâtral. Avec quelques objets et accessoires : un bonnet, quelques cordes, un filet de pêche et un tabouret qui devient gouvernail, on déploie allègrement tout un imaginaire de tréteaux. Le comédien se prend volontiers à ce jeu, modulant les accents, les vêtements des mariniers, pour sauter d’un rôle à l’autre comme son héros entre les deux bords du bastingage.

Un trop-plein d’illustration risquerait certes de redoubler la bravoure du style hugolien. Même risque avec le décor polyvalent tiré à partir d’une seule grosse boîte. Il s’applique à imiter les paysages de rocs, forcément un peu petits par rapport à l’enflure du texte, avant de déployer la machinerie complexe du bateau où s’empêtre le héros dans sa course solitaire. Or tout cela prend sens petit-à-petit, et les pirouettes du jeu, et les prouesses télescopiques du décor, puisque c’est bien ce que raconte ce texte. C’est bien le combat tête dans le mur d’un fou qui s’obstine contre les éléments, capable de tout… pour rien. La souffrance et l’effort manifestes que l’acteur endosse avec un brin de masochisme, correspondent ainsi aux gesticulations aveugles de Gilliatt parmi les pieuvres et les tempêtes. Ils caractérisent mieux l’âme abyssale du personnage que les trois mots laconiques qu’il lâche. Inutile alors de s’étonner que le pianiste Jean-Louis Morell et l’accordéoniste Patrick Fournier, dont les soufflets donnent la parole à la mer, s’avèrent relativement discrets. Bien qu’ils soutiennent rythmiquement la production très physique du récit, leur rôle reste celui de machinistes d’une tempête proprement individuelle.

Julien Lambert

Théâtre Clavel (19e) jusqu’au 21 novembre (+33 6 42 46 78 46).