En marge du film “A l’ombre de la montagne“
Entretien : Danielle Jaeggi

Avec son documentaire A l’ombre de la montagne, Danielle Jaeggi évoque une période sombre de l’histoire suisse.

Article mis en ligne le décembre 2009
dernière modification le 5 janvier 2010

par Firouz Elisabeth PILLET

La réalisatrice d’origine suisse établie à Paris, Danielle Jaeggi, se lance, dans son documentaire A l’ombre de la montagne – alimenté par la correspondance échangée entre ses parents, alors fiancés – dans une quête identitaire sur ses origines, révélant au passage une face cachée et obscure des sanatoriums nichés au cœur de la Suisse alémanique.

Le récit intimiste, pudique et poétique d’une quête éperdue – celle d’un père qu’elle a trop peu connu à cause de ses séjours incessants et prolongés dans des sanatoriums – se trouve rapidement catapulté dans une page de l’histoire helvétique, trouble et peu glorieuse, celle d’une époque hantée par la montée du nazisme. Alors que la solution finale décime les populations juives d’Europe, les patients des sanatoriums se font rares. Alors, dès 1934, pour compenser ce manque à gagner, les sanatoriums acceptent d’accueillir les soldats allemands, envoyés en villégiature par leurs supérieurs au moyen de certificats médicaux de complaisance. En 1999, le rapport de l’historien suisse Jean-François Bergier, en charge d’étudier le rôle de la Suisse sous le IIIe Reich, et les fonds en déshérence, avait suscité la polémique en révélant l’attitude ambigüe adoptée par le gouvernement suisse pendant ces années troubles. Danielle Jaeggi adopte un point de vue inédit sur cette période sombre de l’histoire suisse. Rencontre.

Davos, le sanatorium Solsana
© Louise Productions

Parlez-nous de votre cursus avant la réalisation, en 2008, du documentaire A l’ombre de la montagne ?
J’ai réalisé des fictions comme Pano ne passera pas, La fille de Prague (en 1977, sélectionné à Perspectives du cinéma français au festival de Cannes, à Montréal, Edimbourg, Lisbonne, Soleure, Salonique ndlr), et des documentaires (sur l’art en particulier ndlr). Suite à des études secondaires à Genève, je suis venue à Paris étudier le cinéma à l’IDHEC. J’ai déjà réalisé A la recherche de Vera Bardos, un film sur ma tante – que je n’ai pas connue – assassinée par les nazis ; morte en camp de concentration à Bergen Belsen, tout comme ma grand-mère maternelle. Cela a toujours été difficile pour maman de vivre avec le fait de n’avoir pu sauver sa mère et sa sœur des camps d’extermination. En me basant sur la correspondance échangée par mes parents pendant les longs séjours de mon père dans les sanatoriums, j’ai pu confronter l’Histoire des manuels à celle vécue par les protagonistes de cette époque au travers de leurs sentiments et de leur ressenti.

Comment est né l’envie de faire un tel film, à la fois si personnel et si universel ?
C’est la relecture attentive des lettres de mon père à ma mère pendant ses séjours forcés à la montagne qui m’a décidée à aller à Davos. Ecrites avant et pendant la seconde guerre mondiale, elles n’évoquent pas seulement la maladie mais aussi la situation politique de la Suisse. Mes parents étaient d’autant plus sensibles à la montée du nazisme et à la fermeture progressive des frontières que mon père était suisse et ma mère juive hongroise. J’ai choisi de retracer, de manière fictionnelle, mon propre cheminement, par un récit en voix off à la première personne où, en donnant à entendre certaines lettres de mon père, je mène une enquête sur Davos et ses sanatoriums, dont j’ignorais la face cachée et violente.

Davos, cure de repos
© Louise Productions

La réalisation de de ce film a-t-elle changé votre vision de la Suisse ?
Mes parents ne m’ont jamais parlé de cette période dont j’ai beaucoup souffert enfant à cause des nombreuses absences de mon papa. J’en garde un sentiment d’abandon face à cette terrible maladie qui m’enlevait mon père. Ma maman m’a toujours montré une facette emplie de joie de vivre et n’a jamais parlé de la disparition de sa maman et de sa sœur dans les camps mais je sais qu’elle vivait avec ce poids. En réalisant ce film, j’en ai appris plus sur le passeport J et sur ce qui s’est passé à Davos pendant la guerre.

Depuis le rapport Bergier, les documents ne sont plus inaccessibles. Avez-vous rencontré des difficultés pour accéder aux témoignages ou aux archives ?
En Suisse, pays démocratique, qui cherche des informations les trouve. J’ai constaté une volonté généralisée de ne pas choquer, de ne pas déranger, ce qui peut constituer un frein à la recherche d’informations, mais j’ai obtenu beaucoup de précieuses informations et des pistes à suivre grâce à des historiens que j’ai rencontrés, qui ont tous fait preuve d’une grande ouverture.

Danielle Jaeggi
© Thierry Parel

La Suisse affronte-t-elle son passé ?
Je crois que oui vu l’approche des historiens, spécialistes de cette époque (par exemple H.-U. Jost) qui ont accompli un travail sérieux et très critique sur l’image que l’histoire suisse se plaisait à donner de cette époque. Mais cette maturation a pris de nombreuses années. Et tout n’a pas encore été révélé. Il faut souligner que la plupart des pays européens n’ont pas agi d’une manière très différente. En France, on a dû attendre les années 80-90 pour que soient publiés les dossiers concernant le sort des internés russes de la Seconde Guerre mondiale. Il me vient à l’esprit la remarque de l’écrivain italien, Primo Lévi, qui signalait que, sortis des camps de concentration, les détenus avaient honte d’en parler, honte aussi d’en avoir réchappé par rapport à leurs camarades décédés de manière horrible. Un sentiment de culpabilité que j’ai constaté : ma maman portait la responsabilité de n’avoir pu sauver sa famille. Il est souvent plus facile pour les générations suivantes d’aborder le sujet et de l’étudier alors que les protagonistes des événements concernés ne sont plus là plus en débattre. 
Mon film révèle que les réfugiés qui arrivaient aux frontières suisses et portaient un J sur leur passeport étaient systématiquement refoulés dès 1942, avec l’aval du gouvernement fédéral. La Suisse a préféré appliquer la loi imposé par les représentants du IIIe Reich afin de préserver ses échanges économiques avec l’Allemagne nazie. Il est important que les jeunes générations prennent conscience de ces faces cachées de l’histoire qui ont coûté la vie à des milliers de personnes.

Votre film servira d’appui pédagogique et didactique aux collégiens suisses ; êtes-vous prête à répondre à leurs questions ?
Je me tiens bien évidemment à disposition pour parler de mon travail en amont du film – des années de recherches dans les archives, mes entretiens avec des historiens, mes lectures. Il est primordial d’informer les jeunes d’aujourd’hui afin qu’une prise de conscience permette de ne pas répéter les mêmes erreurs.

Propos recueillis Firouz-Elisabeth Pillet