Le Berliner Ensemble en tournée
En tournée : "L’Opéra de quat’sous“

Robert Wilson signe la mise en scène de L’Opéra de quat’sous que le Berliner Ensemble présente en tournée.

Article mis en ligne le décembre 2009
dernière modification le 21 janvier 2010

par Régine KOPP

Même les plus violents détracteurs de Robert Wilson, lui reprochant de se répéter et de ne plus rien inventer, seraient de bien mauvaise foi, s’ils trouvaient à redire à ce spectacle du Berliner Ensemble dont il signe la mise en scène en magicien de la scène qu’il sait être, usant de ce savoir-faire qu’on lui connaît, en matière de lumière, d’espace, de son et de direction d’acteurs.

Invitée par le festival d’automne, où la pièce se jouait à guichet fermé, la troupe du Berliner Ensemble qui pratique l’alternance, a également donné trois représentations au Festspielhaus de Baden-Baden, un lieu méconnu du public francophone mais dont la programmation lyrique et musicale mais aussi chorégraphique ferait rêver plus d’une des grandes maisons internationales (voir saison).

Une fable intense et émouvante
Pour Wilson, il s’agit de sa première mise en scène de Brecht, un auteur dont il dit se sentir proche : « Brecht voulait un théâtre épique dans lequel tous les éléments sont importants. C’est un point de vue que je partage tout à fait : un paysage n’est pas une décoration scénique mais un élément essentiel de l’ensemble… ce qui m’intéresse dans le théâtre de Brecht, c’est l’espace « derrière », derrière le texte, on trouve l’ironie la plus subtile, derrière l’histoire, il y a l’idée, derrière les personnages, il y des histoires et derrière l’espace, il y a la tension. C’est un grand défi de révéler l’autre côté de l’œuvre, au-delà de ce qui est sur le papier ».

« L’Opéra de quat’sous » par le Berliner Ensemble.
Photo Lesley Leslie-Spinks

Trois heures trente de représentation, sans aucune chute de tension, pour nous raconter l’histoire tirée du Beggar’s Opera de 1728, celle des amours de Mackie le surineur, roi de la pègre londonienne avec Polly, la fille du roi des mendiants ou, transposée dans l’actualité, l’histoire de gangs rivaux agissant avec la complicité d’un chef de la police, des amours intéressés et la trahison. La morale de l’histoire étant que seul l’argent fait la loi, et que la survie de l’homme passe avant la morale. Une critique du capitalisme outrancier, chaudement applaudie par le public, et qu’une réplique si actuelle telle que « qui est le plus grand criminel, celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ? » fait exploser l’applaudimètre. Ce cynique opéra de 1928 s’inscrit bien sûr dans une époque sociale déchirée, les dernières années de Weimar et la montée en puissance de Hitler, qui sont en même temps des années d’une richesse artistique exceptionnelle, où l’expressionnisme déploie ses masques et ses ombres et le cinéma muet fait défiler ses beautés ténébreuses en noir et blanc.

Action stylisée
C’est dans cette période que plonge Wilson, développant sur scène une esthétique expressionniste, grossissant le trait jusqu’à outrance. Ses comédiens tout en noir et blanc stylisent l’action avec une gestuelle empruntée au cinéma muet et derrière les mouvements déstructurés de ses interprètes, affichant une présence sans pathos, on découvre que Wilson donne de la chair et de la densité à ses personnages, les comédiens étant toutefois méconnaissables. Fidèle à ses principes minimalistes de décors, Wilson choisit un décor géométrique, abstrait, fait de tubes de néons qui organisent l’espace. Virtuose dans la science des lumières, il imagine des fonds lumineux bleus, blancs ou verts sur lesquels évoluent ses personnages comme des ombres chinoises ou des marionnettes et crée des images inoubliables, comme lui seul sait les composer.
Il faut bien entendu rendre un hommage appuyé à cette troupe du Berliner Ensemble, à son professionnalisme, sa rigueur et son homogénéité. Des acteurs-chanteurs accompagnés dans la fosse d’un petit orchestre d’une dizaine de musiciens qui servent le texte avec une diction parfaite et ont le chant des songs de Kurt Weil dans le sang. La critique allemande, qui ne manque pas une occasion d’être féroce, a salué l’efficacité explosive du spectacle. Pour le Spiegel, « Berlin a enfin trouvé son musical à succès qu’elle attend depuis longtemps » et le journal Welt am Sonntag, quant à lui, écrit que cet Opéra de quat’sous est la plus belle, la plus juste, la plus moderne des productions de ce classique si souvent joué.

Régine Kopp

Prochaines représentations : en décembre à Berlin, en janvier (14, 15, 16, 17) quelques représentations au théâtre Heleniki à Athènes et en avril (1, 2, 3, 4) retour à Paris au Théâtre de la Ville.