Vidy-Lausanne
Lausanne : “Toi partout“

La langue de Ramuz est à l’honneur à Vidy-Lausanne, mise en lumière par Denis Maillefer.

Article mis en ligne le décembre 2009
dernière modification le 27 janvier 2010

par Bertrand TAPPOLET

Deux récits, Salutation paysanne et L’Amour de la fille et du garçon sont portés à la scène par Denis Maillefer sous l’intitulé de Toi partout. Ramuz y insuffle à sa « langue-geste » le regard sensuel d’un peintre sur le monde et les êtres appréhendés de manière sensorielle.

Langue organique
« Quelques jeunes acteurs diront ces deux nouvelles dans des chœurs que j’espère inspirés et brûlants, relève Maillefer. Car ces mots-là disent comme jamais le souffle inouï de la découverte amoureuse. Et on ne dit jamais cela de Ramuz, on ne dit pas cette manière vertigineusement lyrique et violente de parler du cœur. Ces mots-là disent donc comment (re)voir le monde, ils disent comment l’autre nous repeint le paysage sous nos yeux. »
De Ramuz, on retrouve ainsi cet humanisme naturel, singulier tant il est rare.

Son inspiration, surgie de la nature qui la renouvelle, la réinvente sans cesse, prend sa forme sur le papier, en subissant le moins de trahison possible, parce qu’il lui adapte un style sur mesure. « Il faut, affirme-t-il, que mon style ait la démarche de mes personnages. » Au détour de Salutation paysanne, on est confronté à cet agrandissement du regard qui fait du vernaculaire, l’universel véhiculant des sensations ivres que tout un chacun peut éprouver. « Tout vient ensemble, tout tient ensemble ; elle est là parce que tout est là. Où est-ce qu’elle commence ? où est-ce que le monde finit ? Et moi-même ? comme il se dit. »

Denis Maillefer
Photo David Gagnebin-de Bons

Il y a du Terrence Malick dans cette forme d’opéra cosmogonique où règnent l’obsession parfois douloureuse pour une harmonie perdue et l’hymne à la Nature, aux « choses d’ici, les bonnes vieilles choses toute neuves d’ici, les maisons, les vergers, là où il y a des arbres, là où il n’y a pas d’arbres, là où c’est vert, là où c’est gris ». Une manière parfois cousine dans l’écriture, ici couchée sur le papier, là filmique, d’imposer ici au spectateur, là au lecteur de pénétrer une bulle de ressassement. Où menace parfois le flottement, un remuement ou étalement tournant sans doute un peu à vide, mais où palpite jusqu’à plus soif le cœur enfin trouvé de toute chose. Selon leurs modalités propres, ces deux artistes excellent à installer un faux rythme paradoxal, à la fois fleuve et fil, ligne et trait, projet total et choc amoureux à la légèreté prodigieuse.

Loin de réduire Ramuz aux dimensions d’un écrivain régionaliste, dont l’influence sur Giono est manifeste, Maillefer partage la naïveté de ce villageois sensiblement ouvert aux réalités naturelles. Réactualisant les grands mythes liant l’homme à la nature, Ramuz a un style imprégné de dialecte, une langue où l’on sent le mouvement de la main et du corps derrière la plume. Et où l’encre cristallise un précipité de sensations proches du langage parlé. Pour le metteur en scène, cette langue est à la fois en capillarité avec l’oralité et éminemment travaillée, structurée, déstructurée. Avec son écriture à même la paume de la main, Ramuz est bien l’inventeur d’un style charnel, émotionnel qui se déploie souvent par cadrages successifs.

En prenant à rebrousse-plume la pudibonderie et les normes traditionnelles, notamment du roman populaire du XIXe siècle, Ramuz transporte son lecteur, avec une déconcertante fluidité, dans les mouvements et déplacements d’une vision voulue proche de la peau des êtres et des écorces du monde. Un style auquel Céline doit beaucoup. Et des modes de narration préfigurant le Nouveau Roman.

Musique visuelle
« Nous nous plongerons dans cette langue comme on plonge/on bascule avec l’aimé(e), et nous essaierons, au-delà des mots, de dire le vertige délicieux et douloureux du début de l’amour », détaille le metteur en scène. Au-delà des vertiges de l’amour, là où l’être vibre et bascule, il y a dans L’Amour…, une intense et magnifiquement retenue érotisation du regard qui permet de littéralement enfiévrer les portes de la perception charnelle. Et l’on songe même, par instants, au regard coulissant sur l’absolu bouleversement et subversion du désir que met en mots le protagoniste unique de « Je suis le mari de… », pièce d’A. Jaccoud, montée hier par Maillefer. « En d’autres temps, elles sont extrêmement scrupuleuses à ramener tout de suite leur jupe sur ce qu’elle laisse voir de pas permis, avec une ligne de démarcation bien nette entre le permis et le pas permis : à présent, plus rien n’est permis, alors c’est comme si tout était permis. »

« C’est une langue que j’entends, qui dégage de la vision et du son », relève Maillefer. On comprend aussi que le metteur en scène de Quand mamie de Noëlle Revaz ou du Voyage en Suisse signé Antoine Jaccoud ait été sensible à l’authentique phénoménologie de la perception développée par le poète. Les personnages baignent dans une parfaite symbiose avec leur milieu, dans un rapport étroit avec la nature, leurs instincts et leur palette perceptive. « Mes idées me viennent des yeux, – si j’ai des maîtres, c’est chez les peintres », dit l’écrivain.

Ailleurs, sur le texte de L’Amour… dit par Ramuz en voix off, le chorégraphe Philippe Saire a merveilleusement su dire en corps le mouvement même de ressac, de jeu de forces, d’équilibres et de déséquilibres de l’écriture ramuzienne. Un mémorable pas de deux vidéographiée et s’adossant à des versants pentus ou des billots de bois.

Bertrand Tappolet

« Toi partout ». Du 13 janvier au 5 février 2010.
Théâtre de Vidy. Rés : 021 619 45 45