Château Rouge, Annemasse
Annemasse : Pôles chorégraphiques

En décembre, Château Rouge propose deux spectacles chorégraphiques qui méritent le déplacement.

Article mis en ligne le décembre 2009
dernière modification le 28 janvier 2010

par Bertrand TAPPOLET

À Château Rouge, un cabaret en forme de compendium d’éclats chorégraphiques griffés par Nathalie Pernette en dialogue avec les neiges d’antan. Et une danse métissée pour dire une pulsation citadine qui se joue des labels et des frontières entre disciplines pour le Brésilien Bouba Landrille Tchouda.

Célébration hivernale
Pour Le Cabaret du premier flocon, voici le spectateur en compagnie de six danseurs et de musiciens agitateurs de formes. La Compagnie de Nathalie Pernette mêle musiques en forme de glacis hivernal (The Cold Song, Les Pas sur la neige et des chants traditionnels russes bien frappés) à un buffet, froid tel qu’il se doit, et servi comme une œuvre au blanc. Le plat de résistance est néanmoins constitué par le “revisitation“ de blocs erratiques de mouvements extraits du répertoire de la Française : le duo où s’entrechoquent icebergs et robots tirés de La Maison, le duo de l’Apparition puisé dans Miniatures et celui du vertige, repris de Suite(s) et délié dans une atmosphère tempétueuse.

Les Miniatures est un geste artistique visant à tresser des liens de corps avec un spectateur, interrompant le cours de ses travaux et jours pour l’intégrer, de manière éphémère, à un acte de co-présence basé sur le toucher. Une capsule intime et poétique faite de vignettes chorégraphiques s’étageant de quatre à vingt minutes et se répartissant du duo à la pièce de groupe. Et toujours ce pertinent questionnement qui fait tenir debout un monde de sensations Qui habite la pièce chorégraphique ? Quels matériaux et énergies en présence ? Le lieu est-il de l’ordre du statique ou du dynamique ? La Maison, elle, agence ses constructions chorégraphiées sous le sceau d’une influence déterminante. La rencontre avec l’œuvre de Bachelard au détour de la lecture de sa Poétique de l’espace, invitant à considérer l’imagination comme une puissance majeure de la nature humaine. Ou comment révéler les espaces de taille mineure et forclos : boîtes ou tiroirs. Une mise en réaction des corps avec des éléments de leur environnement domotique immédiat chutant comme des dominos. L’ensemble n’est pas sans tutoyer la mécanique du gag spatial burlesque cher à Tati et ce corps de guingois prenant la tangente. On retrouve d’ailleurs le goût de Pernette pour la miniature et la mécanique des anatomies au fil de Suite(s).

Portrait de la chorégraphe Nathalie Pernette

Les compositions de Nathalie Pernette reposent souvent sur des microstructures, du solo au tutti, découpant une séquence de base, la décomposant et la démultipliant. Dans les faits, l’inventivité et la précision d’écriture de la chorégraphe sont telles qu’il est délicat de retrouver les différents traitements que subit le motif originel. La haute maîtrise gestuelle des danseurs, leur personnalité subtilement ciselée et corporellement chantournée, leur sens de l’espace mettent en valeur la diversité du phrasé chorégraphique de l’artiste. Ils inclinent souvent les hanches d’avant en arrière dans un mouvement de va-et-vient sidérant, roulent leurs torses, font saillir les hanches, gonflent les cages thoraciques, creusant des mouvements sémaphoriques et anguleux.

Nuit au Musée
Alors que les deux opus avec Ben Stiller estampillés Nuit au Musée ont la saveur du parcours fléché, sans réelles surprises, Meia Lua (Demi lune), pièce chorégraphique pour 8 danseurs, regorge d’impromptus dansés entre hip hop et capoeira et rehaussés d’une bande son de la plus belle eau. Voici donc un gardien, un musée, des statues qui ne meurent vraiment jamais et le regard d’un enfant. Si le monde se résume à un univers muséographique, alors l’homme opte pour l’immobilité et sa représentation découpée, stylisée au sein des compositions de certains maîtres. L’idée est d’une rare pertinence rapportée à la grammaire chorégraphique du hip hop, dont le voguing et le tektonique dérivent. Soit une suite de poses graphiques, stylisées. Qui jouent tour à tour de la rupture et de la brisure, de l’accident, de la stase, du geste en suspens et de son continuum. La chair n’est-elle pas vêtement premier de l’architecture carnée de l’humain ?
Meia Lua explore aussi les déclinaisons et dictées corporelles liés au thème de la « débrouille » au quotidien qui est le lot notamment de la majorité des Brésiliens. Comment agir pour modifier le tissu de la quotidienneté ? Où danser redevient une manière d’être jour après jour, une force de l’être ensemble que l’adversité et les vents contraires semblent aiguillonner.

Bertrand Tappolet

« Le Cabaret du premier flocon », samedi 12 décembre à 20h30
« Meia Lua », vendredi 11 décembre à 19h30
Château Rouge, Annemasse. Rés. +33/450.43.24.24