La Comédie de Genève
Genève, Comédie : “Soupçons“

Entretien avec Carine Corajoud, dramaturge et membre de la Compagnie STT, qui nous éclaire sur le fait divers à l’origine de Soupçons.

Article mis en ligne le février 2010
dernière modification le 23 février 2010

par Jérôme ZANETTA

Du 2 au 21 février, Dorian Rossel montre son nouveau spectacle Soupçons, adaptation ambitieuse d’après le film documentaire éponyme fascinant de Jean-Xavier de Lestrade.

Scènes de crime ?
Le metteur en scène associé de la Comédie fait mouche une fois encore en accompagnant le destin implacable d’un homme mystérieux, écrivain et père de famille, condamné pour le meurtre de sa femme en Caroline du Nord, qui saisit le spectateur pour ne plus le lâcher et mettre à l’épreuve sa raison, son émotion, son intuition. Eclairage sur un fait divers symptomatique d’une société et d’une justice dans tous ses états, capable de mettre en doute l’identité d’un homme qui bouscule toutes les certitudes morales américaines, avec Carine Corajoud, dramaturge et membre de la Compagnie STT. Entretien.

Dorian Rossel
© Naomi Cahen

La démarche personnelle de Dorian Rossel et de votre compagnie, qui consiste le plus souvent a privilégier des textes ou des matériaux hors du répertoire théâtral, est-elle délibérée ?
Carine Corajoud : Non, ce n’est pas un dogme, et le moment propice viendra où la Compagnie montera une pièce, ce qui a failli être le cas cette fois, avant que le projet de Soupçons ne s’impose. Reste que le fait d’adapter des objets non-théâtraux est un travail passionnant. Le dialogue entre différents supports artistiques est très stimulant. C’était le cas avec la bande dessinée et l’adaptation de Quartier lointain de Taniguchi. Avec Soupçons, il s’agit d’un documentaire qui pose la question de notre rapport à la réalité, aux images et au discours pris sur le vif, etc. Nous savions que le matériau textuel primordial au théâtre devrait être retravaillé, repensé comme une dramaturgie. D’autre part, l’adaptation dans le cas précis signifie de nombreuses coupes opérées dans une documentaire fleuve qui réclame un acte synthétique décisif, mais qui demande aussi une réécriture plus cohérente et homogène pour la scène. Mais ce nouveau texte reste avant tout un matériau pour les comédiens, toujours perfectible et ouvert, qui induit une certaine manière de faire du théâtre. Le texte peut donc évoluer, se transformer et mûrir jusqu’au dernier jour !

Cela implique donc une grande flexibilité de la part des comédiens qui connaissent les règles du jeu pour la plupart d’entre eux, puisqu’ils travaillent au sein de la Compagnie STT depuis plusieurs années.
En effet, c’est une démarche très stimulante pour un comédien, mais aussi très accaparante et exigeante. Les comédiens s’engagent à travailler de la sorte en toute connaissance de causes, mais aussi parce qu’ils sont séduits par cette façon de faire. Il leur faut posséder des qualités particulière lors de l’apprentissage, telles que la flexibilité et la faculté de s’adapter pour incarner un texte sans cesse en mouvement.

Seriez-vous d’accord pour dire qu’au-delà des choix assez spontanés que fait Dorian Rossel à la tête de sa Compagnie, il se dessine déjà une certaine cohérence et des réseaux thématiques qui font sens.
Certainement. Je puis vous dire qu’il ne s’agit pas de choix à priori, mais qu’en effet, si l’on considère Quartier lointain et même les spectacles précédents, on voit que l’on a affaire avec des personnages qui se retrouvent face à une énigme, dont la vie bascule, pas forcément de façon spectaculaire, de sorte que les mécanismes de leur chute restent un mystère. Et puis, toute la poésie qui va se dégager de ces situations perturbantes et qui sont paradoxalement très concrètes, réalistes et implacables. Il y a aussi toujours une violence sourde qui sous-tend les relations entre les institutions, les individus et les médias, mais qui laisse toujours transparaître une forme de poésie qui provoque une sensation de vertige très troublante. Or, nous nous sommes justement efforcer avec Soupçons de souligner encore plus le trouble créé par la situation dans laquelle se trouve le protagoniste. On est donc parti de la famille du suspect, de ces gens qui sont impliqués dans quelque chose qui les dépasse.

« Soupçons »
Photo de répétition Carole Parodi

Dans ce sens, pouvez-vous préciser quels sont les axes du documentaire que vous avez privilégiés, à quels éléments vous avez dû sans doute renoncer, bref quelles modifications vous avez apportées ?
Bien entendu, nous exploitons un matériau filmique que nous ne pouvons pas réellement modifier, mais le principal choix de notre adaptation était de rompre l’aspect très linéaire de la reconstitution pour privilégier l’aspect subjectif des témoignages, les regards et les points de vue chacun porte sur cette affaire et qui parlent de fait de différentes visions du monde. La première partie du spectacle est donc un peu aléatoire, une présentation de la famille mise en cause, de l’accusation, de le belle-fille de l’accusé qui se détourne de son beau-père. Dans la deuxième partie, en suivant plus le documentaire, nous nous concentrons sur l’enquête, dans une logique plus resserrée et puis, une troisième partie, avec le procès comme point de mire. Ceci étant dit, la structure très séquentiel du film se retrouve inévitablement sur scène, mais gagne en densité.

Si l’on revient sur le personnage central, le suspect numéro un, le dénommé Mike Peterson dans le film, le choix de la défense est de ne pas le faire comparaître au tribunal, il ne parle qu’en dehors du procès, c’est un personnage dont la présence en creux et dont l’identité semble se construire à partir de ce que les autres en disent. Avez-vous pu conserver cet aspect du protagoniste.
Bien entendu, il apparaît encore comme tel dans notre adaptation, mais nous avons dû là encore densifier sa personnalité et lui donner plus d’importance, surtout au début de la pièce, lorsque, très vite, il devient une présence qui s’en remet à son avocat. Il devient alors cette espèce de “présence absente“, celle d’un homme qui s’était d’abord présenté comme un patriarche généreux au sein de cette famille recomposée et dont l’image va peu à peu s’émietter, imperceptiblement, mais définitivement. Au départ et pendant un certain temps, la famille réunie autour de cet homme est obligée de croire au combat qui débute et s’implique donc tout entière ; et puis, plus tard dans le déroulement du procès, les membres de cette famille manifestent clairement leurs doutes et ne semblent plus faire confiance en la justice de leur pays. Or, il reste encore les jurés, dernier recours auquel ses enfants, son frère, son ex-femme s’accrochent encore et qui deviennent très vite la seule issue possible pour sortir d’affaire notre homme. D’ailleurs, la fin ne nous dit pas réellement si Mike Peterson est coupable ou innocent, car ce n’est déjà plus l’enjeu de ce procès.

« Soupçons »
Photo de répétition Carole Parodi

Mais là encore, comment rivaliser avec le montage assez brillant réalisé par Jean-Xavier de Lestrade ? La puissance visuelle, celle du montage peut-elle être transposée au théâtre ?
Non, en effet, mais je crois véritablement qu’il ne faut pas vouloir concurrencer cet aspect-là, tout en ne renonçant pas à utiliser des effets séquentiels, des jeux de lumière ou une présence musicale forte, un peu comme dans le documentaire, mais en insistant sur la qualité du jeu des comédiens, sur la profondeur et la rigueur de l’interprétation des différents rôles, sur leur incarnation afin de traduire le trouble constant qui hante tous les personnages. Car dans un premier tout le monde, y compris le spectateur a envie de croire à cette histoire ; mais peu à peu le trouble va s’immiscer de façon insidieuse et, à la fin, on ne comprend plus, le spectateur se retrouve face à son besoin de savoir, à sa frustration devant le dénouement présenté. Ce récit fait alors surgir en chacun de nous des questions éthiques et profondément humaines qui nous obligent à prendre position. Cette affaire et son personnage principal agissent donc comme un révélateur de nos ressentiments, de notre perception de la justice qui de par le monde ne semble pas envisager la notion d’innocence présumée toujours de la même façon. Par conséquent, notre ambition première est bien celle de proposer un récit aux spectateurs qui les fasse réagir, prendre position et réfléchir à leur propre réaction.
Par exemple, avec notre précédent spectacle Quartier lointain, nous avons été très touchés par tous les spectateurs qui venaient spontanément à notre rencontre pour nous faire part de moments très intimes et souvent graves de leur vie auxquels les avait renvoyé la pièce. C’est évidemment ce type réactions que nous souhaitons toujours susciter.

Du fait de l’effet spectaculaire que produit cette affaire et cette comédie humaine qui semble se donner sur la scène de la justice, et encore surjouée par l’attitude survoltée des médias, comment avez-vous affronté cette évidence lorsque vous vous êtes effectivement retrouvés sur scène. N’était-ce pas paradoxalement un obstacle à une adaptation théâtrale de ce document ?
Il est certain que la difficulté est de se servir de l’énergie de ce documentaire et de la canaliser un peu afin de ne pas se laisser gagner par trop de spectaculaire. Et l’esthétique que nous développons dans Soupçons, l’adaptation, va au contraire vers plus de dépouillement, de sobriété, vers une ligne claire du récit d’un fait divers qui demande au théâtre plus de fluidité. Nous nous efforçons de ne pas nous laisser aller à une saturation du sens, mais de créer une forme théâtrale ouverte, en perspective, sans prendre parti. Or, dans ce sens, nous avons aussi intégré le point de vue du réalisateur comme un contrepoint à la télévision.
Néanmoins, le spectateur s’en rendra compte, il ne nous est pas possible d’équilibrer totalement les débats, puisqu’au cours du procès de nombreux vices de forme apparaissent dans l’appareil judiciaire, mais aussi dans la façon de mener l’enquête, et qui ne peuvent laisser sans réactions ou sans prises de position directe ou indirecte.
Prenez le cas de la défense qui devant une déficience de preuves tangibles se doit d’être sans cesse réactive et subir des attaques de l’accusation qui cherchent avant tout à accabler l’accusé, plutôt qu’à tenter d’établir la vérité et de faire la lumière sur les faits. La défense va donc devoir conserver sa stratégie en gardant la confiance en l’idée de « doute raisonnable », et face au caractère rationnel de l’affaire, elle essaie de parler à la raison des jurés et contrer des attaques qui se concentrent sur l’impact émotionnel de cette mort atroce. La défense est d’ailleurs capable de faire son autocritique et comprend sa faiblesse quant aux arguments trop peu en phase avec la dimension affective du drame.

Est-il possible de donner un avant-goût des partis pris scénographiques de Soupçons ?
Il s’agit d’un plateau assez sobre dans son ensemble, avec une idée directrice qui alterne l’intérieur et l’extérieur, qui joue avec un effet d’ouverture, qui se déconstruit peu à peu et brise la structure initiale, pour faire écho à cette famille, à ce procès, à ses valeurs qui au fur et à mesure se délitent et perdent leur cohésion. Or, ce qui nous semblait intéressant, c’est que ce mouvement vers une perte des repères familiaux, éthiques et sensés va à l’encontre d’une certaine stratégie judiciaire de l’accusation qui resserre son étau pour mettre à terre l’accusé et qui se renforce un peu plus chaque jour vers une certitude implacable, celle d’une pratique de la justice sans merci et qui ouvre paradoxalement notre champ d’incertitudes pour nous abandonner à une perplexité troublante.

Propos recueillis par Jérôme Zanetta

Du 2 au 21 février : « Soupçons » d’après le film de Jean-Xavier de Lestrade, adapt. et m.e.s. Dorian Rossel. La Comédie, mar-ven à 20h, mer-jeu-sam à 19h, dim à 17h, relâche lun (loc. 022/320.50.01)