La Grange de Dorigny, Lausanne
Lausanne, Dorigny : “Songe d’une nuit d’été“

Entretien avec l’enthousiaste Jacqueline Corpataux, comédienne et directrice de la Compagnie de l’Ecrou, à la veille de la première créée à Nuithonie-Fribourg.

Article mis en ligne le février 2010
dernière modification le 23 février 2010

par Nancy BRUCHEZ

La Grange de Dorigny propose un projet tout particulier : le Songe d’une nuit d’été, interprété par trois compagnies romandes – la compagnie de l’Ecrou, des Barbares et la Pip Simmons’ Troup –, mis en scène par Pip Simmons et joué dans la Tour Vagabonde, théâtre d’inspiration élisabéthaine où l’esprit festif typique du théâtre du XVIIème siècle risque bien d’être au rendez-vous.

Comment est né ce projet de monter le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare dans la Tour Vagabonde ?
Jacqueline Corpataux : C’est un projet singulier, né autour de cet outil de travail magnifique qu’est la Tour Vagabonde et qui a été le point de départ, la base du désir d’une création autour de Shakespeare, puisque évidemment ce lieu s’y prête magnifiquement. C’est un objet qui offre une intimité étonnante quand on se trouve à l’intérieur. Le charme de ces théâtres élisabéthains réside dans le fait qu’ils permettent une proximité, ils abolissent les conventions entre scène et salle. Les scènes à l’époque étaient très allongées, elles plongeaient vers le public. Il y avait le désir de s’adresser aux gens et d’être le plus proche possible d’eux. Le metteur en scène Pip Simmons est littéralement tombé amoureux de cette Tour quand il l’a vue. Il a monté des spectacles à l’issue de stages qu’il donnait régulièrement à l’Ecole des Teintureries et il a eu le désir, avec certains élèves, de mettre sur pied une aventure théâtrale dans la Tour Vagabonde. Et on a ainsi pu lier le destin de trois compagnies : le théâtre de l’Ecrou que je dirige depuis vingt-trois ans, la compagnie des Barbares que dirige Jean Godel et une compagnie créée pour la circonstance par les ex-élèves de l’école choisis par Pip Simmons : la Pip Simmons’ Troup. Voilà le résultat de tous ces rêves, de toutes ces envies autour d’une Tour Vagabonde qui nous a réunis.

La Tour vagabonde de nuit
© Alain Kilar

A qui revient le choix de la pièce ?
C’est Pip Simmons qui avait l’envie de monter cette pièce. Il connaît très bien Shakespeare et aime énormément cet auteur. Il y a deux pièces qu’il aime particulièrement : la Tempête et le Songe d’une nuit d’été. Il dit du Songe qu’il s’agit d’une comédie cruelle. En effet quand on décortique le Songe, il ne s’agit pas d’un joli rêve, au contraire, c’est un véritable cauchemar. Il n’y paraît pas à la première lecture, mais ce Songe est redoutablement difficile, aucun des personnages ne sort indemne de cette aventure. Le texte passe par l’inconscient, par le désir refoulé, les fantasmes, les couples qui s’échangent. L’amour est bafoué, souillé. C’est d’une cruauté terrible. Cette dualité intéresse énormément Simmons. On est à la fois dans le monde du visible et de l’invisible, le monde des fées qui manipulent de leur forêt, de l’inconscient, ces pauvres êtres humains qui ne sont que des bouffons sous la plume de Shakespeare. Et tout cela l’intéresse, car c’est l’ombre et la lumière, on a l’impression qu’au grand jour tout est possible, que toutes les amours peuvent être vécues et que dans la nuit, dans les zone d’ombre, quand les fantasmes s’en mêlent et que la puissance vient piétiner tout ça, les pauvres êtres humains sont rendus à leur médiocrité. Tout ceci cohabite de manière magistrale sous les mots de Shakespeare et c’est à cela que l’on a la prétention de s’attaquer (rires).

« Le Songe d’une nuit d’été »
© Marion Burnier

Comment s’est faite la cohabitation entre les trois troupes et le metteur en scène ?
Il faut s’apprivoiser. C’est un véritable défi. J’aime me retrouver dans des situations où il faut tout réinventer à chaque fois. Pip Simmons adore les jeunes comédiens. Mais il n’a pas une approche académique, il n’a pas un amour fou pour les gens qui analysent et décortiquent Shakespeare de façon scientifique. Ce qu’il aime ce sont les corps, les sensations et la sensualité que dégage ce texte terriblement érotique, et c’est sous cet angle-là qu’il l’a abordé. Il dit d’ailleurs que le Songe d’une nuit d’été est la pièce la plus érotique de Shakespeare et c’est sans doute vrai. Il aime aussi les frottements et l’électricité qui peut se dégager sur scène entre les personnages de la pièce d’une part, mais aussi entre les différentes personnalités des comédiens sur un plateau. Et cela a été effectivement une entreprise d’apprivoisement.

Pip Simmons est dans la recherche d’un théâtre direct, immédiat, qui communique. Comment s’y prend-il ?
Je ne crois pas qu’il ait l’ambition de réinventer quoi que ce soit au théâtre. Il fait partie de ces gens qui ont envie de dépoussiérer le théâtre. Mais c’est l’ambition de tous les metteurs en scène qui s’attaquent aux écrivains des siècles passés. Ils ont envie que le texte nous parle aujourd’hui encore. Il cherche à savoir comment faire pour intéresser des jeunes au théâtre, alors qu’il y a tellement d’autres sollicitations. C’est une question pertinente pour le moins quand on voit la moyenne d’âge des spectateurs de certains théâtres ! Nous allons faire des scolaires dans ce but-là aussi. Les réactions d’un public jeune restent une grande préoccupation pour lui. Avec les scolaires, nous aurons une réponse immédiate et directe. Simmons a une façon extrêmement frontale de s’adresser au public, de parler, de privilégier aussi une certaine insolence dont est dotée une partie de la jeunesse d’aujourd’hui. Il trouve que le théâtre est aussi fait pour être pertinent, insolent, pour dénoncer des choses.

« Le Songe d’une nuit d’été »
© Marion Burnier

Les thèmes de la pièce s’y prêtent : l’amour, la sexualité, le rêve sont des thèmes intemporels qui touchent toujours la jeunesse d’aujourd’hui.
Oui. Les amoureux chez Shakespeare sont des adolescents, presque des enfants. Ils découvrent la sensualité, la sexualité. C’est toujours émouvant et en même temps les sentiments ressentis sont violents. L’éveil de la sexualité est fait de maladresses, d’envie d’aller trop vite. Cette pulsion animale, cet instinct Shakespeare les a traités de façon extraordinaire. D’ailleurs la pièce ne sera pas dénuée de violence ! Pip Simmons a voulu aller à l’encontre de tout ce qu’on trouve un peu apprêté, un peu trop lisse chez Shakespeare.

Propos recueillis par Nancy Bruchez

« Le Songe d’une nuit d’été », du 25 février au 7 mars. La Tour Vagabonde, site de Dorigny (rés. 021/692.21.24)