A Genève et Paris
Portrait : Simon Keenlyside

A ne pas manquer : cet admirable baryton sera en récital au Grand Théâtre de Genève, ainsi qu’au Palais Garnier, dans des mélodies de Fauré, Ravel et Schumann.

Article mis en ligne le février 2010
dernière modification le 25 février 2010

par François LESUEUR

Baryton physique autant qu’intellectuel, Simon Keenlyside partage son temps entre l’opéra et la mélodie qu’il sert tout aussi bien. Il a chanté Mozart, Britten et Debussy avant de s’approprier Berg et Verdi et d’associer son nom à des créations contemporaines. Il sera de passage à Genève le 5 février prochain, puis
le 12 février au Palais Garnier, pour deux récitals qui s’annoncent comme toujours, de très haut niveau.

Simon Keenlyside n’appartient pas à cette catégorie de chanteur qui ne s’interroge pas sur leur physique et conservent des rôles au-delà des limites, sans se soucier de leur crédibilité vocale et scénique. Il a eu la chance d’aborder les partitions qui lui tenaient à cœur au bon moment et d’accorder à la fraîcheur de son instrument celle de ses traits. Il fut un Papageno bondissant de jeunesse, un Billy Budd puis un Pelléas d’une grâce juvénile, un Hamlet aussi svelte qu’élégant, quand ses moyens vocaux correspondaient exactement à l’âge de ses personnages. Il est aujourd’hui Don Giovanni, Wozzeck, Don Carlo, Rigoletto et campera prochainement Macbeth.

Parcours
Né à Londres le 3 août 1959 d’un père second violon du Quartet Aeolian, le jeune Simon imprégné de musique, commence à chanter dès l’enfance au sein du prestigieux St John’s College Choir de Cambridge. De l’âge de huit ans jusqu’à 14 ans, il voyage dans le monde entier, donne des concerts, enregistre sans relâche, une expérience formatrice mais épuisante. Malgré cette hyper activité le futur baryton rêve d’ornithologie, une passion qui l’anime aujourd’hui encore. Il étudie d’ailleurs, parallèlement à la musique, les sciences (anthropologie et zoologie) et reste très attaché à la nature, même s’il s’intéresse très tôt à la mélodie et au lied et parfait sa formation à l’Université de Cambridge (1980). Il apparaît pour la première fois en scène dans Manon de Massenet (où il tient le rôle de Lescaut) au Royal Northern College of music de Manchester en 1987. A sa sortie, il intègre la troupe du Staatsoper de Hambourg où il débute rapidement dans le Comte Almaviva des Noces de Figaro la même année (rôle qu’il gravera plus tard magnifiquement, sous la baguette de René Jacobs HM). Chaque soir pendant deux saisons, Simon Keenlyside se tient prêt pour chanter un nouveau rôle, remplacer un collègue souffrant, ce qui l’oblige à apprendre très vite, à s’adapter et à repousser ses limites. Même dans de petits rôles, l’intrépide baryton se retrouve aux côtés d’interprètes de renom dont il apprend et retire de précieux enseignements. Par la suite il rejoint le Scottisch Opera (1989-1994) et collabore au Welsh National Opera.

Simon Keenlyside
© Maximilian Van London

Sa belle voix de baryton ronde et volubile s’épanouit naturellement dans les opéras de Mozart tels que La flûte enchantée (Papageno), Cosi fan tutte (Guglielmo), qui précèdent le rôle-titre de Don Giovanni qu’il interprète un peu partout et notamment à Zürich, dirigé par Franz Welser-Möst en 2006 (Dvd Emi), Barcelone dans la mise en scène de Calixto Bieito (2008) et qu’il a enregistré avec Claudio Abbado (DG 1997), ainsi que Rossini avec La Cenerentola (Dandini à Paris en 1998).
D’une présence très sûre en scène, Simon Keenlyside va très vite avoir la chance de jouer avec de grands metteurs en scène : son Pelléas imaginé par Bob Wilson (Garnier) reste à ce jour un sommet de sensibilité et d’émotion inégalé (un rôle qu’il a abordé pour la première fois en 1997 à San Francisco), son français parfait lui permettant de composer un Hamlet particulièrement convaincant (Barcelone 2003, Dvd Emi) avec le duo Caurier-Leiser et au Grand Théâtre de Genève, ainsi qu’un troublant Oreste (Iphigénie en Tauride) donné en concert avec Marc Minkowski au pupitre, en 1999 à Paris (cd Archiv) ; s’ajoutent à ce palmarès, un exceptionnel Wozzeck avec Christoph Marthaler (Bastille), ainsi qu’une performance de danseur dans l’Orfeo de Monteverdi, entièrement chorégraphié par Trisha Brown en 1998 au Festival d’Aix-en-Provence ; hasard ou signe de la vie, il a d’ailleurs épousé une ballerine.
Son souci de pertinence vocale, associé à son engagement scénique, en font rapidement l’une des figures lyriques les plus complètes avec Peter Mattei et Bryn Terfel. Son goût pour la poésie le conduit naturellement vers les grands auteurs mis en musique par Schubert, Schumann (dont il interprétera le Dichterliebe à Paris en février avec Malcom Martineau et qu’il vient de graver ainsi que des lieder de Brahms chez Sony), Mahler, Wolf, Debussy, Poulenc ou Fauré qu’il se plaît à insérer dans les programmes de ses nombreux récitals. Fin diseur, musicien raffiné, esthète sans jamais être élitiste, Simon Keenlyside est l’un des récitalistes les plus fascinants de sa génération, qui déclame et vit chaque poème avec une rare souci du détail, une impressionnante variété de nuances expressives et un esprit perpétuellement en alerte, qui captivent le public.

Ouverture d’esprit
Ayant décidé de ne plus interpréter Pelléas (heureusement Golaud le tente !) et Billy Budd, de peur que son âge ne le trahisse, Keenlyside dont la voix a gagné en épaisseur et en projection s’est doucement rapproché de Verdi : en juin dernier à Vienne il campait Giorgio Germont dans La traviata, en septembre il chantait Posa dans Don Carlo à Londres avec Jonas Kaufmann, rôle dans lequel il a fait sensation et qui sera bientôt suivi par Rigoletto qu’il a promis à Cardiff et Macbeth dont la première a eu lieu à Vienne en décembre dernier, deux nouveaux personnages du grand répertoire dans lesquels il devrait apporter un regard tout à fait intéressant. Le baryton britannique a également interprété le Prince Eletski de La dame de Pique à la Bastille en 1999 (dans une mise en scène de Lev Dodine) et s’est attaqué à Eugène Onéguine en mars 2009 à l’Opéra de Vienne. Sa curiosité et son ouverture d’esprit l’ont également conduit à participer à deux créations mondiales : la première, The Tempest de Thomas Adès a été donnée en 2004 (Emi vient de publier l’ouvrage remonté en 2007), la seconde 1984 d’après George Orwell de Lorin Maazel (dvd Decca), un an plus tard, toujours au Covent Garden, un spectacle mis en scène par Robert Lepage.
Vous pourrez retrouver cet admirable chanteur au Grand Théâtre de Genève le 5 février, ainsi qu’au Palais Garnier le 12, dans des mélodies de Fauré, Ravel et Schumann. Ne le manquez pas.

François Lesueur

Récital Simon Keenlyside, baryton. Malcolm Martineau, piano.
5 février : Grand Théâtre de Genève à 20h (loc. 022/418.31.30)
12 février : Palais Garnier Paris à 20h (loc. 08.92.90.90)