Sommets Musicaux de Gstaad
Gstaad : Ouverture des Sommets Musicaux

Fidèles à leurs principes, les Somments Musicaux alternaient valeurs sûres et jeunes talents.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 24 mars 2010

par Martina DIAZ

La dixième édition des Sommets Musicaux de Gstaad a été inaugurée vendredi 29 janvier dans l’église enneigée de Saanen par l’Orchestre de la Suisse Romande,
dirigée par Walter Weller - actuellement à la tête de l’Orchestre National de Belgique. Deux jeunes talents accompagnaient la formation un peu réduite de l’OSR (une partie de l’effectif étant affectée au Grand Théâtre de Genève pour Lulu de Berg) : Kirill Gerstein au piano et Alexandra Soumm au violon.

Le premier Concerto pour piano et orchestre de Mendelssohn, trop peu connu, a été empoigné par le pianiste avec un touché percutant et précis. Possédant une grande technique, Kirill Gerstein témoigne également d’une grande sensibilité musicale – remarquée en particulier lors du deuxième mouvement où les violoncelles mêlent mélancoliquement leur voix à celle du soliste.

Alexandra Soumm : un jeune talent à suivre
L’OSR a ensuite interprété la Symphonie « Linz » No 36 de Mozart, sans grand entrain. Dans une acoustique qui ne rend pas service à l’orchestre enfoncé dans la petite abside de l’église, cette interprétation correcte manquait toutefois d’énergie et de précision – les vents étaient parfois un peu confus. Après cet intermède indifférent, le concert s’est terminé en toute beauté grâce à l’interprétation bouleversante d’Alexandra Soumm. Agée d’à peine 21 ans, cette violoniste en formation à Vienne s’est emparée du Concerto pour violon et orchestre No 1 de Bruch avec un enthousiasme et une prise de risque totale.

Alexandra Soum, violon avec l’OSR et Walter Weller, direction (Saanen, 29 janvier 2010).
© Miguel Bueno

Tempérament passionné, Alexandra Soumm possède une technique extrêmement impressionnante, une conduite d’archet héritée de l’école russe qui lui permet une projection du son et des variations de dynamiques très intenses. Qualités qu’il faut souligner d’autant plus lorsque l’on sait qu’elle joue pour l’instant sur un violon 7/8 à cause de sa petite taille – mais elle va prochainement recevoir un Stradivarius (entier !). Jamais couverte par l’orchestre qui l’a accompagnée avec subtilité, la violoniste a offert une lecture à la fois très lyrique dans le deuxième mouvement, pleine de nuances, et passionnée dans un troisième mouvement endiablé. Musicienne accomplie, elle témoigne d’une extraordinaire maturité interprétative pour son jeune âge, servie par une technique intelligemment employée et une palette sonore variée (peut-être un peu faible pour l’instant dans les graves). Alexandra Soumm, qui a notamment remplacé au pied levé Itzhak Perlman à la salle Pleyel avec l’Orchestre de Paris dirigé par Neeme Järvi, promet vraiment de faire parler d’elle ces prochaines années, aussi bien comme soliste que dans la musique de chambre qu’elle apprécie particulièrement. Lauréate du prix Marguerite Dütschler en 2007, Alexandra Soumm a enregistré pour Claves Records ce même concerto de Bruch et le premier Concerto pour violon et orchestre de Paganini avec la Deutsche Staatsphilharmonie Rheinland-Pfalz sous la direction de Georg Mark. Cet enregistrement permet d’appréhender le talent de la jeune violoniste, alors âgée de seulement 18 ans. Un deuxième disque est prévu en 2010 chez le même label avec les trois sonates pour violon et piano de Grieg.

Yevgeny Sudbin : une grande virtuosité
La chapelle de Gstaad a reçu samedi 30 janvier dans l’après-midi un autre talent époustouflant, Yevgeny Sudbin. Son récital de piano a conquis le public, avec un programme modifié par rapport à celui annoncé au préalable. Le pianiste russe a débuté par deux sonates pour piano de Haydn. Son touché précis et martelé – parfois un peu dur dans ces sonates – a servi une partition dont il a finement dessiné les différentes lignes mélodiques : un savant équilibre entre les mains gauche et droite, ainsi qu’une utilisation parcimonieuse de la pédale rendaient hommage à l’écriture ciselée du compositeur, dont le pianiste russe a offert une interprétation ample et aérée. Le concert est ensuite allé crescendo avec la onzième étude d’exécution transcendante de Liszt, « Harmonies du soir ».

Yevgeny Sudbin, piano (Gstaad, samedi 30 janvier 2010).
© Miguel Bueno

Yevgeny Sudbin a su rendre avec sensibilité la douceur crépusculaire tout en témoignant d’une grande force dans les passages où perce l’inquiétude nocturne. Ce qui frappe chez ce pianiste est la puissance qu’il est capable de développer, puissance jamais rude, mais toujours large : son jeu doit particulièrement convenir aux grands concertos romantiques. Dans Liszt, il a donc témoigné d’une grande virtuosité qui, alliée à son intuition musicienne, a permis de rendre toute l’épaisseur à une œuvre trop souvent réduite à sa complexité technique.
L’acmé du récital a été atteinte ensuite avec la quatrième Ballade de Chopin, que Yevgeny Sudbin a interprété avec une étonnante maturité. Le pianiste peut varier ses touchers, déployer une large palette sonore, pleine de nuances ; surtout, il est capable de modifier sa dynamique en faisant des accélérations redoutables – notamment dans la coda – qui ne sont pas sans rappeler la technique pianistique d’un Georges Cziffra. Yevgeny Sudbin, dont la carrière internationale est déjà bien avancée, promet de devenir un grand pianiste demain, s’il poursuit dans cette voie.

Camerata de Berne et solistes
Retour, le soir du 30 janvier, à l’église de Saanen pour entendre la Camerata Bern dirigée par Lorenza Borrani. Mozart a d’abord été à l’affiche, avec le Concerto pour violon et orchestre No 5, interprété au violon par Liviu Prunaru, actuellement premier violon solo de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. Sa lecture de Mozart a été précise, correcte, sans prise de risque ni de contresens : Liviu Prunaru est certainement un excellent violoniste d’orchestre, mais il lui manque l’éclat d’un soliste. Bien qu’il joue un Stradivarius de 1694, sa puissance sonore est limitée, et il ne propose pas vraiment une vision originale de l’œuvre. Le troisième mouvement, sur un rythme de czardas, péchait notamment par son manque d’énergie et de passion. Ancien élève d’Alberto Lysy et de Sir Yehudi Menuhin à l’International Menuhin Music Academy de Gstaad, Liviu Prunaru a tenu à rendre hommage en bis à Alberto Lysy, récemment disparu, avec un Andante de Bach sobrement beau. La Camerata Bern a ensuite interprété Romance et Scherzo de Rachmaninov, sorte de lamentation tchaïkovskyenne à la mélancolie douce.

Tine Thing Helseth, trompette et Andrei Korobeiikov, piano avec la Camerata Bern (Saanen, 30 janvier 2010).
© Miguel Bueno

Après cet interlude intime, l’ensemble a joué le surprenant Concerto pour piano, trompette et orchestre à cordes No 1 en do mineur de Dmitri Chostakovitch, créé à Leningrad par le compositeur en 1933. La construction de l’œuvre semble cyclique : après un premier mouvement burlesque (que Prokoviev qualifiait de “bariolage stylistique“), le deuxième mouvement est méditatif, immobile – alors que le troisième alterne gaîté et tristesse. Finalement, le quatrième mouvement renoue avec le clownesque de manière débridée, laissant de côté joie et peine. La trompette, interprétée par la jeune Norvégienne Tine Thing Helseth, est peu présente hélas dans ce concerto, se contentant surtout de faire des transitions – sauf dans le final où elle dialogue réellement avec le clavier. En revanche, le piano a une partition endiablée, folle : Andrei Korobeinikov, qui jouait par cœur, a fasciné et par sa mémoire, et par appréhension énergique de l’œuvre. Le jeune Russe a démontré posséder une formidable maîtrise non seulement technique, mais aussi intellectuelle : l’œuvre oblige le soliste à accomplir mille pirouettes, à jouer avec une aisance terrible une partition d’une grande complexité.

Les Sommets Musicaux ont pour principe de faire alterner des artistes de renommée confirmée avec de jeunes talents. Pour leur dixième édition, les Sommets ont souhaité faire revenir certains des virtuoses qui sont passés par Gstaad au cours des dernières années. La qualité de ces jeunes artistes, la carrière que beaucoup ont développée depuis leur premier passage à Gstaad démontrent combien les Sommets Musicaux, grâce à leur savant équilibre, se profilent chaque année davantage comme un rendez-vous incontournable pour entendre, et découvrir, de grands musiciens, tout en profitant d’un cadre magnifique et d’un accueil extrêmement chaleureux.

Martina Díaz