Comédie de Genève
Genève, Comédie : “Oxygène“

Un spectacle hors norme enflammera la scène de La Comédie en mars.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 24 mars 2010

par Jérôme ZANETTA

Du 2 au 7 mars, il faut ouvrir l’œil et tendre l’oreille à la Comédie de Genève car un objet théâtral fascinant et insaisissable mis en scène par le bulgare Galin Stoev va affoler les compteurs de la dramaturgie européenne, entre théâtre et concert, par delà le bien et le mal, pour une entropie morale vivifiante qui en dit long sur l’état présent du monde : Oxygène d’Ivan Viripaev ou quand la nouvelle scène russe prend la parole pour ne plus nous lâcher.

Depuis sa création en septembre 2004, ce spectacle hors norme ne cesse d’enflammer les scènes européenne les plus dynamiques.

L’histoire
Danses, Sacha aime Sacha, Non et oui, Le rhum moscovite, Le monde arabe, Comme sans sentiments, Amnésie, Les perles, Pour l’essentiel, Un baladeur sur les oreilles. Autant d’intitulés qui donnent le ton des dix compositions qui scandent le texte Oxygène, avec couplets, refrains et injonctions religieuses.

Ivan Viripaev
© Anoek Luyten

L’intrigue évoque l’histoire qui advient à Sacha-Alexandre et à Sacha-Alexandra. L’homme vient d’une petite ville de province au climat empreint de nostalgie du cinéma révolutionnaire russe et d’effluves avinées d’une population en mal de vivre. A Moscou, il a rencontré Sacha, une femme magnifique, rousse issue de la nouvelle bourgeoisie russe. Ils deviennent amants et Sacha, l’homme, retourne dans sa province, tue sa femme et l’enterre dans le potager.
Un fait divers sanglant comme point de départ donc, sur les traces du Dostoïevski de Crime et Châtiment, œuvre que ne renie pas Viripaev et qui vient souvent s’inscrire en filigrane de ce spectacle. A partir de là, l’auteur questionne les valeurs morales du monde contemporain miné par des fanatismes de toute sorte. De même, et sans fil rouge narratif, Viripaev interroge l’acte d’écrire sur l’autre, de l’imaginer, alors que l’on est incapable d’écrire sur soi, si ce n’est afin de se dissimuler.
Oxygène est un texte fait de raccourcis un peu radicaux qui souvent passe d’une idée à une autre sans crier gare, comme par exemple, de la Jérusalem biblique à celle qui déplore à ses portes le conflit israélo-palestinien. L’auteur fait se télescoper les idées et les informations avec les émotions et les sensations choisies dans un spectacle qui voit ses acteurs réaliser une véritable performance au sens premier du terme et défient nos rapport à l’intime, au politique, au religieux, à l’actualité et à l’Histoire, à l’art.
Le texte est comme une lame tranchante, celle de la conscience aiguë des problèmes d’un état de vie qui creuse encore le « gouffre » entre les deux Sacha, entre ces éléments intimes constitutifs de leurs deux êtres.

La mise en scène
Galin Stoev a parfaitement assimilé le propos de Viripaev et lui donne toute sa dimension dans une mise en scène qui joue subtilement entre représentation théâtrale assumée et présentation plus libre et presque improvisée, au sens des conteurs d’autrefois ou des performeurs actuels. De fait, en Russie le spectacle était joué indifféremment dans les théâtres, les bars, les clubs, voire des lieux non définis. Ainsi, les personnages sont joués sans être véritablement incarnés et c’est le rapport entre les comédiens qui est privilégié. L’incarnation que souhaite Stoev pour ses comédiens est d’un autre ordre : « Ne jouez pas la folie, soyez la folie ! » leur a-t-il demandé.
Dans le même temps, une forte présence musicale avec un DJ qui joue avec la prose du texte sur une musique techno et se pose sur le plateau comme un partenaire attentif des comédiens.

Céline Bolomey
© Claire Pathé

Un spectacle aux formes hybrides, on l’aura compris, qui tente d’appréhender différemment les réalités nouvelles de notre conscience, de cet oxygène de la pensée, parfois saturé. C’est de cela que le binôme Viripaev/Stoev veut rendre compte et affirmer que le l’espace théâtral a une responsabilité insoupçonnée dans la folie terroriste qui traverse notre monde. Le théâtre ne peut pas seulement divertir, il doit faire le choix qui s’impose, celui de proposer une radiographie de l’état des chose et de nos âmes, afin de tenir en éveil chacun de nous. Oxygène est aussi une façon pour la scène actuelle de poursuivre sa vocation de guetteur du siècle avec une énergie cruelle et jubilatoire qui fait souvent vaciller le sens lui-même et se contredire la morale bien-pensante. Servi par des comédiens très en verve, Céline Bolomey, Antoine Oppenheim et Gilles Collard, ce spectacle pas comme les autres nous traverse de part en part et nous immerge dans un flux polémique salutaire.

Jérôme Zanetta

Du 2 au 7 mars  : « Oxygène » d’Ivan Viripaev, m.e.s. Gallin Stoev. La Comédie, mar-ven à 20h, mer-jeu-sam à 19h, dim à 17h, relâche lun (loc. 022/320.50.01)