En marge des films du mois
Entretien : Silvio Soldini

Une passion amoureuse à suivre...

Article mis en ligne le novembre 2010
dernière modification le 11 décembre 2011

par Firouz Elisabeth PILLET

Affichant une riche filmographie, le réalisateur italien Silvio Soldini propose avec son dernier film Cosa voglio di più / Ce que je veux de plus (voir critique du film) de suivre une passion amoureuse du point de vue des protagonistes, grâce à une caméra qui filme les acteurs au plus près. Ce film d’amour, qui ouvre des perspectives sociales et humaines, est porté avec acuité et justesse par des interprètes brillants. Rencontre avec le réalisateur, de passage à Genève pour la sortie de son film.

Comment est né votre dernier film « Cosa voglio di più » ?
J’avais d’abord envie de raconter un événement réel, comme dans mon précédent film Giorni e Nuvole, mais vu de “l’intérieur”, du point de vue des protagonistes. Je souhaitais montrer une passion amoureuse en suivant les émotions des personnages et selon la perspective de chaque membre du couple. L’idée du film m’est venue lorsqu’une amie, qui est employée de bureau, m’a raconté sa propre histoire. Pour la première fois, c’est une histoire vécue qui a été à l’origine d’un de mes films. Au-delà de la passion amoureuse, j’ai vu immédiatement le lien avec l’idée de manque : manque de temps, de lieux de rencontres, d’argent... Et ce sont ces corollaires que je voulais mettre en scène, le fait de tomber amoureux, de vivre une grande passion, mais dans un contexte familial, social et culturel très précis, avec tout ce que cela implique... Mon film expose cette conjonction de problèmes, vécue et vue par les protagonistes, mais sans voyeurisme. Avec mes scénaristes, j’ai mis l’accent sur des personnages réels – proches des spectateurs, qui ont les mêmes problèmes que tout le monde et qui vivent des situations identiques aux nôtres.



Silvio Soldini

Anna et Domenico, vos protagonistes, vivent un dilemme entre leur vie conjugale respective et leur passion ?
Oui, car d’un côté ils ont envie de vivre jusqu’au bout leur passion et leur amour, mais de l’autre, il y a la peur, les responsabilités, le vécu de chacun, la famille... Cette histoire pourra résonner en beaucoup de spectateurs. Le film montre les nombreuses possibilités qui s’offrent à nous dans la vie, les différentes façons de réagir face aux événements, mais il ne prend pas position. Le public pourra s’identifier à tous les personnages, le couple principal comme les personnages secondaires – ceux qui sont en opposition avec les désirs des protagonistes - Alessio, le compagnon d’Anna, et Miriam, la femme de Mimmo - ne sont pas pour autant des personnages négatifs ni faibles, ils sont seulement humains.



Les scènes d’amour sont nouvelles dans votre cinéma. Comment les avez-vous abordées ?
J’aime l’idée d’être confronté pour chaque film à un défi différent et d’aller explorer de nouveaux territoires. Auparavant, j’aurais eu de la peine à tourner la scène du dimanche en famille, avec autant d’acteurs autour de la table... Pour ce film, c’était juste le bon moment. J’ai maintenant de l’expérience et une certaine sérénité, si bien que je me sentais prêt à tourner ces scènes. J’avais à l’esprit des films comme Intimité, de Patrice Chéreau, et Mariage tardif, de Dover Koshashvili, où la sexualité est traitée de façon directe, presque crue, et même joyeuse, mais jamais avec voyeurisme. Dans mon film, la sexualité est racontée de la même façon que les autres moments de l’histoire, à savoir avec beaucoup de naturel, ce qui est nécessaire pour comprendre comment va évoluer la relation entre Anna et Domenico. Ainsi, comme dans la vie, il peut y avoir de petits problèmes qui surgissent en pleine fougue, comme quand le soutien-gorge d’Anna ne se détache pas. Je recherchais l’identification, non l’érotisme. Alba Rohrwacher et Pierfrancesco Favino se sont complètement investis avec beaucoup de générosité et de professionnalisme. Souvent, les réalisateurs ne répètent pas les scènes d’amour pour retarder au maximum le moment de l’embarras, si bien que lorsqu’on les tourne, on ne sait pas ce qui va se passer et les résultats sont décevants. Pour ce film nous nous avons choisi de les répéter et nous les avons ensuite tournées en plan séquence, sans interruptions, d’où l’aspect naturel de ces scènes qui ne mettent pas mal à l’aise les spectateurs.

« Cosa voglio di più » de Silvio Soldini

Avez-vous écrit pour ces deux acteurs ?
Une fois le scénario écrit avec Doriana Leondeff et Angelo Carbone - dont la contribution a été fondamentale pour raconter une génération qui n’est pas la mienne - j’avais les idées un peu confuses quant aux personnages principaux. Anna devait être une jeune femme trentenaire avec une certaine force et sensualité. Anna ne correspondait pas vraiment à Alba Rohrwacher qui est une actrice que j’aime beaucoup, et avec qui j’avais déjà travaillé dans Giorni e Nuvole, mais qui interprétait dans ce film une jeune fille de vingt ans. Alba voulait à tout prix ce rôle, j’ai d’abord refusé car je voulais une actrice plus plantureuse, plus mature physiquement, qui suscite le désir chez les hommes par sa sensualité.… Alba a une physique d’adolescente. Si mon choix s’est finalement porté sur elle, c’est grâce à sa ténacité. Elle avait tellement envie de jouer ce rôle, de se mesurer à un personnage aussi éloigné de ceux qu’elle avait pu interpréter jusqu’alors, qu’après cinq essais j’ai compris que je tenais enfin Anna et qu’Alba arriverait à l’incarner. Je ne connaissais pas Pierfrancesco Favino, mais son travail m’a enthousiasmé. Quant à Giuseppe Battiston (Alessio), il est le seul acteur que j’avais en tête quand j’ai écrit le scénario. J’adore le mettre en scène car il est formidable quel que soit le registre. Nous avons travaillé ensemble sur tous mes films - hormis le premier.

Comment la mise en scène joue-t-elle sur la proximité avec les acteurs ?
La caméra suit les personnages, elle est toujours à leur hauteur, dans une sorte de complicité. La caméra les cadre souvent de dos pour être avec eux, sans les juger. Je voulais vraiment que la caméra n’influence pas les spectateurs ; chacun est libre d’interpréter comme il le souhaite, selon son propre vécu et ses propres références. Parfois, quand on commence à tourner une scène, on découvre qu’il existe une meilleure façon de la mettre en scène, et le jeu des acteurs va me donner des idées. C’est au montage que les scènes prennent vie et qu’elles sont parfois même réécrites. Pour ce film, le montage de Carlotta Cristiani a été essentiel, ne serait-ce que pour en trouver la musique. On a effectué des coupes franches dans le souci de raconter l’histoire le mieux possible et de saisir l’émotion dans chaque moment offert par les acteurs. J’estime essentiel qu’on ne puisse pas remarquer le travail de mise en scène. On doit avoir l’impression de saisir la réalité dans son déroulement. Et la fin reste ouverte, laissant à chacun la liberté d’imaginer la suite…



« Cosa voglio di più » de Silvio Soldini

Dans vos films, vous portez toujours une très grande attention aux rôles secondaires…

C’est une des choses que j’ai apprise du cinéma américain qui est très souvent capable de créer des personnages secondaires encore plus mémorables que les personnages principaux. Moi, je répète même les scènes les plus courtes et j’aime construire des personnages que l’on ne verra peut-être que quelques secondes. Au fond, je n’aime pas le terme « rôle secondaire ». Un rôle est secondaire ou mineur en termes de temps à l’écran, mais presque jamais en termes d’importance dans l’histoire.

Après deux films dont l’intrigue se passe à Gênes, vous êtes retourné à Milan où vous n’aviez pas, cinématographiquement parlant, mis les pieds depuis 1993. Pourquoi ?

Cette histoire ne pouvait se dérouler qu’à Milan. Anna vit dans la grande banlieue et elle doit prendre le train tous les jours pour se rendre au centre-ville. Ses parents et sa tante vivent dans la proche banlieue où ils tiennent un pressing. Quant à Domenico, il vit dans une sorte de H.L.M. en banlieue. J’avais envie de travailler sur le rapport ville/banlieue ; Milan est une ville qui a énormément changé ces derniers temps tant sur le plan sociologique qu’urbain. J’avais envie de photographier un urbanisme en pleine mutation, des centres commerciaux, des chantiers, des constructions à perte de vue, et surtout l’hôtel de type « F1 » que louent les amnats à l’heure.

Et pour votre film, nous emmènerez-vous vers la mer à nouveau ?
Non, pour mon prochain film, j’ai envie de tourner vers un lac. Pourquoi pas à la Vallée de Joux – où j’avais tourné Brucio nel vento, en 2002 - ou au Lac Majeur, une région magnifique, très cinématographique.


Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet