Grange de Dorigny
Lausanne : L’affaire Jeanmaire

« Jeanmaire » ou la fragilité de la Suisse, vu par L’Organon.

Article mis en ligne le novembre 2010
dernière modification le 12 décembre 2011

par François BADOUD

A Dorigny, l’affaire Jeanmaire, pièce d’Urs Widmer revisitée au théâtre, frappe les esprits par sa déconstruction du système politique suisse

A la levée du rideau, une immense structure métallique s’impose au spectateur come signe avant-gardiste d’une machine étatique réglée. Pourtant, un plateau arc-bouté déstabilise des hommes militarisés qui ne tardent pas à s’affoler d’une fuite de renseignements vers l’URSS indiquée par un vague service américain. On nage en pleine guerre froide ; la Suisse doit faire face aux pressions extérieures.

« Jeanmaire, une fable suisse »
© Cramatte

La pièce d’Urs Widmer – pour la première fois adaptée en français par le Théâtre de l’Organon et la Compagnie Claire – déconstruit à merveille les fonctionnements d’une Suisse sous pression, qui ne laissera aucune chance à la bonhomie de Jeanmaire. Ce brigadier retraité à la culpabilité douteuse aura été la cible parfaite d’une administration froide et complexée, nous donnant de quoi sonder nos fragilités et notre éthique comportementale. On s’interroge alors sur la place de l’individu et de ses principes au milieu d’une société de consensus, laissant peu de place à ses détracteurs.

« Jeanmaire, une fable suisse »
© Cramatte

Parfois teintée de burlesque, de lyrisme ou de réalisme, la mise en scène de Simone Audemars chamboule la chronologie de différents tableaux pour nous révéler l’absurde et le tragique de cette fable suisse. Quelques scènes sont très réussies, comme lorsqu’on voit Jeanmaire dupé par l’aventure de son épouse Marie-Louise et Denissenko, attaché militaire russe. Pourtant, on reste perplexe face à la poésie de certains tableaux, comme ceux des incursions de deux anges gardiens, manière détournée d’induire légèreté et références à d’autres affaires.

L’interprétation est menée par un illustre triumvirat composé de Yann Pugin (Jeanmaire), Hélène Firla (Marie-Louise) et Pierre Banderet (Denissenko). Ces trois personnages brillent par leur charisme et leur humanité. Yann Pugin spécialement nous rend l’image d’un Jeanmaire bon vivant et incrédule devant ses accusations. Touchant. A leur côté, certains personnages secondaires manquent de robustesse. Par exemple, la bêtise du policier Pillard nous fait oublier la détresse dont il est lui aussi victime et la caricature est trop volontaire.

« Jeanmaire » porte cependant un regard très critique sur notre société et la pièce mérite le détour.

François Badoud

Retrouvez Jeanmaire à la Grange de Dorigny du 11 au 20 novembre,
Réservations 021 692 21 24