Théâtre de Bâle
Bâle : “Parsifal“

Division

Article mis en ligne le 1er juin 2011
dernière modification le 23 février 2015

par Eric POUSAZ

Il en va de certaines relectures scéniques modernes comme des couleurs ou de la gastronomie : ce qui enthousiasme les uns irrite profondément les autres. C’est exactement ce que réussit la nouvelle mise en scène de Parsifal au Théâtre de Bâle : elle divise profondément les esprits.

Sur un plateau vide, avec des chanteurs dispersés en désordre dans la salle, les premières minutes de ce spectacle nous font douter que nous nous trouvions bien à l’opéra. Quand les chanteurs, progressivement envahissent l’espace scénique, l’impression de malaise ne se dissipe pas immédiatement : tous les chanteurs et choristes sont en effet en tenue de ville, comme pour une répétition ; de plus, les éclairages restent parcimonieux et maintiennent les acteurs dans une pénombre perpétuelle qui empêche de voir le détail de leurs expressions ou de leur gestique. Le jeu dramatique paraît vite inexistant ; tout se passe comme si ces personnages étaient à la recherche de leur rôle et ne savaient que faire de leurs mains, le plus souvent enfouies dans les poches de leur pardessus. Quelques accessoires essentiels sont visibles dès le début du spectacle : la lance qu’a perdue Amfortas lorsqu’il s’est égaré dans le jardin des plaisirs charnels de Klingsor, est appuyée négligemment contre un échafaudage de fer, tandis que le Graal, qui ressemble à un vague coupe de fruit en lourd cristal de Saint-Louis, reste posé, bien en évidence, sur une étagère. Le chœur où se remarquent femmes et enfants, va et vient sans but, Amfortas, bien que blessé, se meut avec la prestesse d’un athlète au sommet de sa forme ; Kundry, elle, semble vouloir proposer ses services pour faire quelques heures de ménage et arrondir ses fins de mois. Surprise : Parsifal sort du lac où eût dû se baigner le roi malade dans un costume de bain blanc, immaculé, transportant un cygne qu’il pose négligemment sur Amfortas après s’être plusieurs fois éloigné en coulisses (pour se réchauffer ?). Cela ne s’arrange pas au second acte avec ces mémères brodeuses qui se la jouent sexy pour évoquer le mirages des filles fleurs et ce duo où Parsifal ne sait visiblement pas que faire de cette femme aux habits peu soignés qui s’intéresse si fort à lui au point de vouloir le baiser…

Ursula Füri-Bernard

Il ne fait aucun doute qu’il se trouvera toujours quelqu’un pour justifier une mise en ‘images’ aussi absconses à l’aide de commentaires tout aussi confus. Mais que cherche-t-on par là ? Je défie tout spectateur qui n’est pas au fait de la légende de comprendre quoi que ce soit à ce salmigondis de non-jeu théâtral et de non-décor ; si l’on peut parler de l’opéra comme art élitiste, c’est bien dans des circonstances de ce genre !..
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Heureusement, la musique est servie avec plus de bonheur par un orchestre concentré jouant avec beaucoup de discipline sous la direction d’un Axel Kober qui parvient à gérer avec beaucoup d’adresse des solistes se trouvant dans son dos et des choristes en constant mouvement situés un peu partout dans l’espace du théâtre. La dynamique sonore est raffinée, la fusions des timbres dans les longues scènes chorales (magnifiques, les enfants de la Knabenkantorei de Bâle !) reste toujours finement différenciée alors que l’accompagnement orchestral ne couvre jamais les voix. Celles-ci ne sont pas d’une très grande puissance et apprécient la présence sur le podium d’un chef qui sait reconnaître leurs limites. Le ténor suisse Rolf Romei est, vocalement, un Tamino qui veut monter en graine ; le chant est parfois blanc, il est vrai, mais convient idéalement au rôle du Chaste Fol. La cantatrice bernoise Ursula Füri-Bernard ne dispose pas d’un timbre naturellement charmeur et prenant en Kundry, mais elle s’insère bien dans cette production qui lui retire son statut d’héroïne ambiguë et grandiose pour la transformer en une femme comme il y en a tant d’autres. Le baryton américain Alfred Walker est un Amfortas convaincant par la souplesse de son chant plus que par sa richesse expressive, alors que la basse chinoise Liang Li incarne un Gurnemanz relativement jeune dont la stature impressionne guère car le grave n’est pas assez percutant. Enfin, Stefan Stolls en Klingsor avec sa voix claire et son aplomb scénique, paraît tout à fait en état de goûter pleinement les fruits de son harem malgré un texte qui s’entête à nous assurer qu’il s’est châtré pour tenter de résister à la tentation de la chair…
A voir si l’on est prêt à s’en laisser conter…
(Représentation du 3 avril)

Eric Pousaz