Berne : “La ville morte“
Article mis en ligne le 1er juin 2011
dernière modification le 23 février 2015

par Eric POUSAZ

Erich Korngold a écrit cet opéra sur un livret composé par son père alors qu’il avait à peine vingt-trois ans. L’ouvrage est difficile à monter, car il est destiné à un grand orchestre et demande l’engagement de trois chanteurs exceptionnels pour satisfaire aux exigences démesurées des rôles principaux. Le Théâtre de Berne a réussi son pari et propose jusqu’à la fin mai une production de cet opéra qui mérite largement le détour…

C’est essentiellement le rôle du ténor qui demande impérativement de trouver la perle rare : présent pendant presque l’intégralité des trois actes de cette dramatique histoire aux relents freudiens, il doit faire preuve d’une endurance à tout épreuve pour parvenir à la longue scène finale qui doit être abordée dans un état de fraîcheur vocale dont peu d’interprètes actuels sont capables de faire preuve. Le jeune chanteur allemand Niclas Oettermann a tous les atouts en gorge pour devenir un des grands titulaires de ce rôle diabolique : la voix est puissante, dispose de réserves presque illimitées, mais sait aussi caresser avec tendresse le profil musical du personnage lorsque celui-ci se perd dans l’évocation de sa chère femme trop tôt disparue. Son duo avec Marietta – la danseuse de rue qu’il prend pour sa bien-aimée miraculeusement revenue à la vie – lui permet de mettre en valeur l’ardeur d’un timbre qui semble parfaitement à l’aise dans un registre constamment tendu… Bref : il s’agit vraiment là d’une révélation.

Niclas Oettermann

Mardi Byers, dans le double rôle de Marie et de Marietta, est à peine moins grandiose : l’aigu rayonne, le grave se creuse sans difficulté et le jeu scénique de ce personnage complexe se montre parfaitement à la hauteur d’une interprétation vocale sans défaut. Enfin, dans le rôle double de Frank et de Fritz, le baryton Gerardo Carciacano fait une brillante démonstration de beau chant à l’italienne, inattendue et bienvenue dans un emploi dont l’écriture lorgne plus du coté de Richard Strauss que de Puccini ! Impeccables, les nombreux rôles secondaires se mettent sans peine au diapason et assurent au spectacle une homogénéité qui impressionne sur la scène d’un théâtre aux moyens plutôt limités. A la tête d’un orchestre magnifiquement disposé – même s’il est enclin à jouer trop fort -, le chef Srboljub Dinić veille à réaliser un équilibre périlleux entre le plateau et la fosse et parvient même à faire oublier la relative maigreur de l’effectif instrumental à disposition.

Du côté de la mise en scène, les nouvelles sont bonnes également ! Gabriele Rech évite les pièges de la surinterprétation ; elle se contente d’un dispositif scénique d’une grande simplicité (dû à Stephanie Pasterkamp) pour suggérer l’interpénétration des mondes du réel et de l’imaginaire fantasmagorique ; les éclairages subtils de Jacques Battocleti, les costumes étrangement chamarrés de Gabriele Heimann et les jeux de scène délicatement répétitifs assurent au spectacle un déroulement fluide qui gomme avec finesse les barrières entre rêve et réalité au point de jeter le trouble dans l’esprit du spectateur.. A voir jusqu’au 19 juin ! (Représentation du 9 avril)

Eric Pousaz