Concert de L’Orchestre de Chambre de Genève
Genève : Sonia Wieder-Atherton

L’univers de Sonia Wieder-Atherton en trois temps...

Article mis en ligne le 1er juin 2011
dernière modification le 22 mars 2013

par Pierre JAQUET

Violoncelliste, interprète, créatrice, artiste recherchée par de nombreux compositeurs contemporains, Sonia Wieder-Atherton conçoit la musique en terme de projet.

La création au violoncelle
Tout comme les artistes, les plus fameux, la violoncelliste française, a remporté de prestigieuses récompenses, en l’occurrence le Prix Rostropovitch en 1986 (elle a fait une partie de ses études à Moscou auprès du maître, après un premier parcours de formation à Paris). Nul ne sera donc surpris de percevoir souvent beaucoup de sentiment et de générosité dans son archet. Cette interprète a joué avec les plus grandes phalanges (Orchestre de Paris, l’Orchestre National de France, l’Orchestre National de Belgique, le Philharmonique de Liège, le Philharmonique d’Israël, l’Orchestre Gulbenkian de Lisbonne, l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg, l’Orchestre de la NDR de Hanovre…) et en compagnie de pianistes reconnus : Imogen Cooper, Elisabeth Leonskaja, Laurent Cabasso, Georges Pludermacher, Bruno Fontaine…
Mais ce n’est pas à cause de cela qu’il vaut surtout la peine de s’intéresser à cette instrumentiste. Sa spécificité réside dans le fait que chaque production est le fruit d’un dessein plus vaste, d’une intention programmatique précise. Notons tout d’abord que des compositeurs lui ont dédié - et lui dédient toujours - des partitions : Henri Dutilleux, Wolfgang Rihm, Pascal Dusapin (entre autres, un concerto pour violoncelle), Betsy Jolas, Ivan Fedele... Mais ses intérêts ne se confinent pas exclusivement aux sons d’aujourd’hui. La concertiste veut voyager dans la temporalité en mettant en résonnance les univers du rédacteur des portées, placé dans le passé, et celui de l’interprète, inséré dans le présent. En construisant des programmes particuliers, c’est ainsi que l’artiste se montre la plus fascinante.

Sonia Wieder-Atherton
© J.B Mondino

Voyage et architecture
« Au commencement Monteverdi », est une série qui trame de façon nouvelle des madrigaux. Sonia Wieder-Atherton voyage à travers le temps en édifiant des ponts, en tissant des points de contact, entre le compositeur et l’exécutant. Dans une pochette de disque, la violoncelliste s’explique : « Un ami m’a dit : au fond beaucoup de tes choix artistiques sont liés à ton histoire. Je crois qu’il avait raison et sans doute que ce disque-ci est lui aussi né de cette histoire, né de ma découverte de la musique de Monteverdi et particulièrement de ses duos. Duos dont la modernité harmonique, le sens du récit, du drame, m’ont bouleversée. Cette musique se mit alors, de manière inexplicable et mystérieuse à résonner en moi avec un tout autre univers, celui de certaines œuvres de musique contemporaine, œuvres qui font partie de mon monde depuis longtemps. [...] Je commençais à percevoir qu’il se créait un voyage d’une pièce à l’autre, d’un univers à l’autre, un voyage comme un seul et long souffle. » En dépassant les exigences de la chronologie, elle réussit à proposer une lecture nouvelle, tout à la fois débarrassée des contraintes d’une tradition compassée, et riche d’une passionnante dimension personnelle. La violoncelliste évite aussi le reproche fait aux baroqueux, celui d’une approche parfois désincarnée, qui ne « parle » pas forcément à notre temps.

Tableaux en diaporama
De tonalités plus folklorisantes, les « Chants d’Est » ont donné naissance à un autre projet, un concert de la Russie à l’Europe centrale, pour violoncelle et orchestre de chambre ; il en également est né une variante, « D’Est en musique », un spectacle conçu avec les images de Chantal Akerman. Le voyage se fait en diapositives, en séquences. Aux sentiments bien slaves font aussi parfois écho une énergie bien magyare ou un allant dansant typiquement balkanique. Mais c’est la Russie qui occupe la première place. La musique se conçoit comme une galerie de tableaux. Il ne serait guère surprenant d’apprendre que l’artiste apprécie Moussorgsky, puisqu’elle invite, elle aussi, à visiter une exposition de peinture musicale !
Dans la sonate de Rachmaninov, elle présente au mélomane des personnages qui attendent un train, un bus, qui cheminent dans les rues enneigées les bras chargés de paquets ; ce sont des gens qui se taisent, parce que l’histoire leur a appris à se taire ! L’héritage stalinien se manifeste particulièrement sans concession dans la sonate de Schnittke. Là se profile l’aspect menaçant de l’architecture des années 30, de la lumière jaune des lampadaires dans les rues ou des halls de gare. Même les cris des enfants dans la neige ne parviennent pas à soulever la chape pesante. Le dérisoire, si souvent constitutif de la thématique des auteurs slaves, transparaît dans un adagio de Prokofiev : Le mélomane croit se trouver face à des couples endimanchés dansant dans quelque grand hôtel de Moscou. Ils valsent maladroitement et c’est bouleversant, mais à ce moment-là ils oublient apparemment tout et s’échappent.
Ces portées, souvent très démonstratives, sont, le plus souvent, interprétées avec l’Ensemble Niguna, une formation de chambre qu’elle a créée. La création et la production se double d’un sens de la découverte, du dialogue, avec d’autres musiciens.

Chanson et création
Une autre brochette est formée de la série des « Chants Juifs » parue chez Naïve. A l’archet, un mélange de rigueur musicologique et d’intuition imaginative, aussi bien dans les morceaux solos qu’avec d’autres musiciens, notamment Bruno Fontaine. En narrant l’autre, elle se raconte. C’est peut-être là que ressort le mieux le credo de cette concertiste qui a peut-être bien trouvé là sa voie propre.
« Une chanson c’est ce qu’on chante à un enfant. C’est ce timbre de voix qu’il retiendra. L’intonation, la manière de chuchoter les mots, de répéter les refrains, l’accent peut-être. Les occasions où on a chanté des chansons, ou pas chanté. C’est le bruit dans les rues, les cris des voisins dans la cour, le son des klaxons. Pour moi par exemple le bruit particulier que font les grosses voitures automatiques américaines sillonnant les avenues est une chanson. Le bruit des pelles en métal grattant la neige en Russie en est une autre. La chanson a un lien direct avec l’origine. C’est une petite mélodie qu’on remarque à peine mais qui est là quelque part. Un petit sifflement comme celui de Joséphine, la cantatrice de Kafka. »
Ainsi la concertiste s’est-elle inspirée des bruits qui l’entourent en constituant sa propre version de la composition. Une partition dont l’aspect paraît en perpétuelle remise en questions, « recomposition ». C’est ainsi qu’elle crée.
Ce sont ces deux dernières séries de recherches qui fourniront la base du programme proposé aux mélomanes genevois. Un programme original à ne pas manquer !

Pierre Jaquet

http://soniawiederatherton.com

Genève - Bâtiment des forces motrices
« Carte blanche à une artiste pas comme les autres : Chants d’Est… (Musique d’Europe centrale et orientale : oeuvres de Rachmaninov, Dohnanyi, Prokofiev, Mahler, Tcherepnine, Krawczyk, Martinu, traditionnel juif)
7 juin à 20h 30
Avec l’Orchestre de chambre de Genève, direction David Greilsammer