Théâtre Kléber-Méleau
Lausanne : “John Gabriel Borkman“

Evénement : Visite de la Schaubühne de Berlin en juin !

Article mis en ligne le 1er juin 2011
dernière modification le 14 février 2014

par Eric POUSAZ

Le Théâtre Kléber-Méleau de Lausanne clôt sa saison avec un véritable événement en invitant la célèbre troupe de la Schaubühne de Berlin à jouer à Lausanne une de ses productions phares : la mise en scène de John Gabriel Borkman de Henrik Ibsen par Thomas Ostermeier, directeur de l’institution depuis presque dix ans.

Depuis que la Ville de Berlin a retrouvé sa liberté avec la disparition du Mur, les théâtres de la ville ont été soumis à une cure d’amaigrissement draconienne et plusieurs lieux de prestige, comme le fameux Schiller Theater ou le non moins connu Schlosspark Theater, ont été fermés pratiquement du jour au lendemain. La Schaubühne, fondée en 1962 déjà, est un des derniers bastions de la création dramatique à Berlin et remplit son rôle avec une frénésie qui force le respect. Dans une salle qui ouvre ses portes tous les soirs, il n’est pas rare de voir deux, voire trois spectacles différents mis à l’affiche le même soir ; en outre, les programmes font la part belle aux créations ou aux premières adaptations en allemand d’ouvrages signés d’auteurs contemporains étrangers qui sont sûrs de trouver ici un public prêt à s’embarquer dans toutes les aventures, si provocatrices soient-elles. Même le ballet moderne y a droit de cité et les spectacles déroutants d’une chorégraphe aujourd’hui aussi recherchée que Sasha Waltz y sont très régulièrement représentés.
Depuis quelques saisons, le théâtre a inscrit à son répertoire quelques-unes des plus belles pièces d’Ibsen avec l’intention de monter un festival qui lui sera consacré dans le courant de la saison prochaine. La production de John Gabriel Borkman a été créée à Rennes en 2008 sur la scène du Théâtre National de Bretagne, et reprise ensuite à Berlin en 2009. Elle fera escale à Lausanne en juin prochain.

« John Gabriel Borkman », avec Josef Bierbichler, Angela Winkler, Kirsten Dene
© Arno Declair

La mise en scène de Thomas Ostermeier frappe par son austérité. Le décor dépouillé de Jan Pappelbaum et les costumes stricts, souvent noirs, de Nina Wetzel donnent au spectacle une touche glaciale qui semble contraindre les personnages au silence. Sur un plateau cerné de tentures pauvres en couleurs, vide et souvent embrumé, tout se passe comme si les nappes de brouillard qui traversent de temps à autre l’espace scénique devaient donner à voir ces couches de silence protecteur derrière lesquels chaque acteur du drame essaie de conserver son quant-à-soi. Tout converge vers une formidable explosion dans cette maison où l’ex-banquier John Gabriel Borkman se terre en reclus et refuse de rencontrer sa femme qu’il hait et sa belle sœur qu’il aime d’un amour coupable. Ce jeu de cache-cache trouve de subtiles correspondances dans les escarmouches que se livrent les deux sœurs, dans leurs tentatives de détourner le fils de la maison de sa vraie voie ou dans la difficulté qu’éprouve ce dernier à construire une relation normale avec celle qu’il a choisie (Le fils de la maison quitte d’ailleurs la scène sur un déchirant : « Je veux vivre ! »). Chacun ment, et le metteur en scène le donne à voir dans la chorégraphie subtile des déplacements et des mimiques destinés à induire l’interlocuteur en erreur. La violence des rapports humains n’est pas à rechercher dans les éclats de voix - les acteurs parlent doucement et semblent réticents à se faire clairement entendre – mais dans la rigidité de mouvements qui paraissent dictés par des impulsions soudaines et irrépressibles.

Le charcutage du texte, source d’inspiration du metteur en scène…
Pour mettre à nu les fils de l’intrigue, le metteur en scène renonce à tout ce qui pourrait faire couleur locale, car un beau décor ou l’apparition de personnages secondaires inutiles aurait tendance à rendre flous les contours d’une intrigue dont les ressorts doivent être mis à nu avec une lucidité implacable. L’égoïsme de Borkman fait bien sûr de lui un monstre, mais ses interlocuteurs ne sont pas épargnés non plus, car leur avidité à imposer leur vérité ou à atteindre leurs buts est à peine moins repoussante que celle du maître de maison à asseoir son pouvoir sur son petit monde. Afin de concentrer au maximum l’attention du spectateur sur le noyau dur de ce drame familial, le metteur en scène renonce à certaines parties du texte qu’il juge inutilement discursives et supprime même le rôle de la bonne ! Dans son souci de serrer au plus près l’atmosphère particulière de cet univers nordique morbide, il n’hésite pas à faire retravailler la traduction pour lui enlever toute connotation romantique : le texte paraît parfois franchement plat et le discours ne séduit jamais par la qualité de ses images car il doit, par sa forme aussi, exprimer le désarroi de personnages qui ont perdu leur identité.

« John Gabriel Borkman », avec Kirsten Dene
© Arno Declair

Thomas Ostermeier renonce par contre à toute modernisation excessive dans sa mise en images ; lorsque l’intrigue est, comme ici, réduite à l’extrême (la pièce se joue en moins de deux heures, sans entracte), les ponts suggérés par le texte avec les problèmes de notre monde actuel s’imposent d’eux-mêmes à notre attention : ainsi, qui, en Suisse, oserait aujourd’hui prétendre qu’il n’a jamais entendu parler de la banqueroute frauduleuse d’un banquier ou de l’arrogance de maîtres financiers du monde répugnant à reconnaître leurs torts ? C’est donc une transposition visuelle neutre, froide, clinique dont bénéficie ici la pièce ; par là même, elle touche tous les publics car son intrigue dépouillée de toute particularité locale interpelle directement partout dans le monde, au Japon comme en Amérique du Sud ou à Lausanne !
A la fin du dernier acte, le metteur en scène n’hésite pas à modifier le sens même de la pièce. Au lieu de sortir de sa maison et de décrire le paysage urbain qui s’étend devant lui, John Borkman reste emprisonné dans son salon, entouré des deux femmes qui représentent deux potentialités de vie entre lesquelles il n’a plus le choix. Sa dernière tirade où il évoque les progrès possibles de la société urbaine dont il rêve apparaît bien dérisoire et semble indiquer que, depuis quelques minutes, il vire lentement vers la folie… Ibsen était peut-être d’un autre avis, mais Ostermeier n’en a cure ! On pourrait bien sûr discuter longuement de la justification à donner à un traitement du texte original que d’aucuns jugeront bien cavalier. Ce qu’il est pourtant légitime de dire après avoir vu un spectacle aussi éblouissant lors d’un séjour berlinois, c’est qu’une telle réalisation, quels que soient ses manques, s’inscrit durablement dans la mémoire et se mue rapidement en référence absolue en matière de théâtre nordique !...

Eric Pousaz

Du 14 au 19 juin au Théâtre Kléber-Méleau, mar-jeu 19h, ven-sam 20h30, di 17h30 (rés. Billetnet, loc. 021/625.84.29)