Le cinéma au jour le jour
Cine Die - septembre 2011

Commentaires sur le 13e Far East Film Festival, Udine, Frioul

Article mis en ligne le 1er septembre 2011
dernière modification le 13 décembre 2011

par Raymond SCHOLER

Les nouveaux films
Un nouveau pays s’invitait cette année au festival, la Mongolie, arrondissant ainsi à une douzaine les nationalités présentes. De ce pays, nous connaissons surtout les films cachetés Trigon ayant pour cadre la Mongolie, mais produits par l’Allemagne : Die Geschichte vom weinenden Kamel (2003) et Die Höhle des gelben Hundes (2005), les deux de Byambasuren Davaa. Nous avons aussi vu les biopics sur Temüjin pour le 8e centenaire de la création de la Mongolie : la coproduction russo-kazakhe Mongol (2007, Sergey Bodrov) et la russo-américaine By the Will of Genghis Khan (2009, Andrei Borissov). Contrairement à ces films peuplés de chevaliers fougueux et ancrés dans les vastes étendues de la steppe, Operation Tatar (Bat-Ulzii Batar, 2010) ne montre pas la moindre yourte, mais peut se targuer d’être mongol à 100%. Il s’agit en effet d’une comédie de gangsters purement urbaine. Un employé de banque d’Oulan Bator, père d’une petite fille cancéreuse, est licencié et n’ose pas annoncer la nouvelle à sa femme, car le traitement de la petite est très coûteux. Heureusement que le père connaît des durs à cuire qui roulent autant les mécaniques que les 4x4. Un plan est échafaudé pour soustraire des sacs de liquide à la banque, dont l’ex-employé connaît parfaitement la procédure en cas de transferts de fonds. Dès lors, le film pourrait se dérouler au fin fond du Bronx qu’on n’y verrait pas de différence. On a en fait un film d’action hollywoodien tourné en mongol. Parions que Trigon ne sera pas intéressé à le distribuer, quand bien même l’issue de ces Soliti ignoti aux yeux bridés est non seulement d’un comique assez débridé, mais aussi, de manière détournée, hautement morale.

« Opération Tatar »

Une pareille occidentalisation à outrance caractérise aussi le remake chinois de What Women Want (Nancy Myers, 2003), I Know a Woman’s Heart de Daming Chen. Si Gong Li, d’une beauté toujours sidérante, coiffe aisément Helen Hunt au poteau, Andy Lau n’arrive pas à nous faire oublier Mel Gibson. Car pour montrer comment la Chine actuelle des yuppies de la pub est cool, les créateurs du film n’ont rien trouvé de mieux que de lui faire boire des champagnes et des rouges millésimés à longueur de film. Andy Lau dépose rarement son verre : pire, il est tout le temps en train de le faire tournoyer en le tenant par le pied, geste « dernier cri » du connaisseur averti. Le film, déjà passablement simplifié à partir de l’original, en devient un peu ridicule.

Andy Lau et Gong Li dans « I Know a Woman’s heart »

Nettement plus intéressant fut The Lost Bladesman de Felix Chong et Alan Mak, sur une des figures historiques les plus vénérées des Chinois, le général Guan Yu, dont les exploits furent consignés de façon romancée dans la célèbre Histoire des Trois Royaumes de Luo Guanzhong. D’une loyauté légendaire vis-à-vis de son frère d’armes Liu Bei, contre lequel complote le premier ministre Cao Cao, Guan Yu, fait prisonnier en même temps que la concubine de Liu, est obligé de gagner, en vraie bête de guerre, une bataille pour le compte de Cao Cao. Mais il ne perd pas de vue son obligation première et se sauve à la première occasion avec la concubine pour aller rejoindre Liu. Le route est longue et bien évidemment parsemée d’embûches. Au fil des traquenards, Guan Yu semble devenir de plus en plus las de combattre, comme si sa réputation de guerrier invincible lui imposait des responsabilités de plus en plus lourdes à porter. Les expressions faciales de Donnie Yen, qui était bien le seul à pouvoir incarner le personnage, ne laissent aucune place à l’humour ou à la sérénité : entre la crispation de l’effort physique et le regard inquiet qui interroge l’avenir, le stress est de mise. Les spécialistes ès arts martiaux de Hong Kong inventent des séquences impressionnantes. Un duel entre Donnie Yen et Andy On se déroule dans un long passage étroit qui ne laisse pas de possibilité pour brandir correctement les armes. Souvent Yen doit affronter une masse d’adversaires. Un de ces combats a lieu dans un moulin labyrinthique plongé dans une quasi-obscurité. Un autre se résume à un massacre de quelques secondes, mais l’action entière se passe derrière des portes fermées, de sorte que le spectateur frustré doit compenser l’absence d’informations par son désir de voir Donnie Yen victorieux. Pour combler notre plaisir, l’ambitieux comploteur Cao Cao est incarné avec une goguenardise roublarde par Jiang Wen, le réalisateur de Démons à ma Porte (2000).

Donnie Yen dans « The Lost Bladesman »

J’avoue ne pas avoir vu d’autres comédies romantiques de Johnnie To, de sorte que Don’t Go Breaking My Heart m’a proprement soufflé par l’élégance de sa mise en scène, quelque part entre Mitchell Leisen et Vincente Minnelli. Pour séduire le public des multiplexes de la Chine Populaire, To et son scénariste Wai Ka-Fai commencent le film parmi les buildings rutilants de Hong Kong et le finissent dans les gratte-ciel de Suzhou, plus modernes encore. Depuis quelque temps déjà, la Chine dépasse l’Amérique dans le luxe. L’histoire se déroule évidemment - comme les comédies classiques de la MGM - chez les gens aisés, en l’occurrence les requins de la finance qui ont leurs bureaux dans ces immeubles de verre et d’acier, donnant faussement l’impression que la transparence des façades reflète celle de leurs activités. Nous assistons aux affres endurées par la mignonne Yuanyuan Gao qui doit se décider entre deux hommes également séduisants. Le premier, Louis Koo, travaille dans le secteur bancaire comme elle, mais dans le bâtiment d’en face (ce qui permet des communications visuelles immédiates bien inventives). Il a, comme elle, subi la débâcle de Lehman Brothers de plein fouet. C’est un homme à femmes que son amour fait évoluer dans le bon sens : il est prêt à la fin du film à s’investir dans une liaison unique. L’autre, Daniel Wu, ne payait pas de mine quand Gao a fait sa connaissance : au bord de la clochardisation, cet architecte aux idées farfelues avait pour toute compagnie une grenouille. Quand il a enfin eu sa percée professionnelle en construisant la plus haute tour de sa ville natale de Suzhou, il a demandé en mariage la jeune femme qu’il n’avait jamais oubliée. Jusqu’au dernier moment, il est impossible de prévoir de quel côté penchera le coeur de la belle.

« Punished » de Wing-Cheong Law

Une autre production Johnnie To, Punished de Wing-Cheong Law, fait partie de ces polars amers et désabusés qui ont fait la réputation du cinéma de Hong-Kong, nous plongeant d’emblée dans un cycle de vengeance et de tourments. La fille de l’impitoyable magnat de l’immobilier qu’incarne Anthony Wong est kidnappée, mais le père, supputant que sa fille rebelle a organisé le coup elle-même, renonce à avertir la police et essaie de jouer au plus fin. Quand la fille est découverte morte par le garde du corps que Wong a dépêché sur sa trace, Wong ne pense plus qu’à la vengeance. A mesure que le fidèle garde du corps (qui a de solides liens avec le milieu) avance dans sa tâche, Wong met de plus en plus en question la validité de ces représailles et se rend compte que ce sont ses propres comportements, tant au travail qu’en famille, qui sont à l’origine de la sordide affaire. Wong interprète là un des rôles les plus poignants de sa carrière.

Adapté d’un manga à succès, The Lady Shogun and Her Men/O-oku du Japonais Fuminori Kaneko imagine qu’au XVIIIe siècle, le Japon fut terrassé par une épidémie qui élimina la quasi-totalité de la population masculine. Un basculement radical des rôles associés aux sexes s’ensuivit, les femmes occupant dorénavant les positions de pouvoir et les rares hommes étant protégés comme de précieux reproducteurs. Au début du film, un jeune samouraï jure fidélité à sa bien-aimée, mais la différence entre les classes sociales des deux familles exclut l’idée même de mariage. Pour aider financièrement ses parents, le jeune homme s’engage dans le harem de la shogoune. Cette « chambre intérieure » (o-oku) peuplée de quelque 3000 mâles, officiellement une sorte de garde prétorienne de la souveraine, est un microcosme où pullulent intrigues et jalousies entre les leaders et les suiveurs (tous vêtus de kimonos aux couleurs rutilantes). Car tous ces hommes, choisis pour leur physique, sont en compétition pour les faveurs de leur maîtresse. Même si certains préféreraient sans doute la compagnie d’autres hommes. Il va sans dire que le film remporta un vif succès auprès du public féminin.

Kou Shibasaki dans « The Lady Shogun and her Men »

Confessions de Tetsuya Nakashima (prix du public) est un drame d’une froideur implacable sur une vengeance exemplaire. Le dernier jour d’école, l’enseignante Yuko, d’une voix totalement égale et calme, relate à la classe turbulente qui ne l’écoute guère, la mort violente de sa fillette de quatre ans. Au moment où elle affirme que les deux meurtriers de son enfant font partie de la classe, le taux d’écoute s’améliore légèrement. Quand Yuko précise avoir mélangé du sang VIH-positif au lait des coupables, la classe est tout ouïe. Yuko part tranquillement et laisse les élèves en état de choc. (Pourquoi n’a-t-elle pas fait appel à la police ? Parce que les tueurs sont trop jeunes pour être poursuivis par la justice.) Les conséquences ne se font pas attendre et vont bien au-delà des simples aveux des coupables. Le film constitue un salutaire appel à la responsabilisation des ados et le système éducatif japonais en prend pour son grade.

« Here Comes the Bride » de Chris Martinez

La grande surprise du festival fut Here Comes the Bride du Philippin Chris Martinez. Les invités se rendant à un mariage se suivent en voiture. Une éclipse lunaire provoque un énorme carambolage, durant lequel les âmes de cinq passagers changent de corps. L’âme de la fiancée entre dans le corps de sa marraine, une avocate quinquagénaire, qui elle se glisse dans le corps d’une petite servante. L’âme de la servante entre dans le corps d’un vieux patriarche riche et décrépit, lui occupe l’organisme d’un fringant esthéticien homosexuel. L’âme du gay échoue chez la fiancée. La comédie délirante qui en découle naît du simple fait que des personnages affichent soudain des comportements à l’opposé de ceux qui leur étaient propres. Les acteurs excellent dans ces transformations. Martinez gère avec dextérité le Génie de l’Autre qu’il a fait sortir de sa lampe merveilleuse et ne semble pas pressé de l’y remettre.

Au mois prochain

Raymond Scholer