Le cinéma au jour le jour
Cine Die - octobre 2011

Coup de projecteur sur le Festival de Cannes et le Festival international du film fantastique de Neuchâtel.

Article mis en ligne le 1er octobre 2011
dernière modification le 13 décembre 2011

par Raymond SCHOLER

64e Festival de Cannes

Maintenant que les trois quarts des films de la compétition cannoise ont eu leur sortie romande, des meilleurs (Ramsay, Almodovar, Bonello, Refn, Ceylan, Sorrentino, Kaurismäki) au pire (l’inénarrable Pater d’Alain Cavalier, source d’ébahissement planétaire devant les insondables applaudissements venant d’une certaine presse), je peux vous parler de deux films sublimes qui furent pour moi les petits bijoux (du marché) de Cannes.

Miranda Otto dans « South Solitary » de Shirley Barrett

Le premier est de l’Australienne Shirley Barrett et s’appelle South Solitary (2010). Barrett s’était signalée en 1996 par son premier long métrage, Love Serenade, une comédie romantique au ton très caustique, sur la cour acharnée que deux sœurs font dans leur bled perdu de l’outback à une star radiophonique venue requinquer la station locale. Miranda Otto, qui allait plus tard devenir la lumineuse Eowyn dans The Lord of the Rings de Peter Jackson, y brillait de mille feux. On la retrouve dans le nouveau film (le troisième seulement) de Barrett dont l’action se déroule entièrement sur l’îlot éponyme au large de la Nouvelle-Galles-du-Sud, un lieu de solitude où se concentrent les vents et les intempéries. On est en 1927. Meredith, une trentenaire nerveuse et volubile, accompagne son oncle pointilleux et pète-sec qui prend le commandement du phare après le suicide du gardien précédent. Sur l’île demeurent encore le gardien suppléant, sa femme et leurs 3 enfants. Des moutons tiennent lieu de tondeuses, d’objets d’affection et, occasionnellement, de nourriture ; un cheval sert de bête de trait. Il y a encore un ouvrier, Fleet, survivant secret et mutique de la Grande Guerre, sujet à des crises de panique nocturnes. La communication avec le continent repose entièrement sur des pigeons voyageurs. Meredith se remet d’une succession de drames traumatisants : la mort à la guerre de son fiancé, une liaison sans espoir avec son patron marié, un avortement illégal et bâclé qui s’est soldé par l’ablation de la matrice. Ces confessions faites à la femme du suppléant piquent la curiosité de celui-ci et sa libido ! Il fait une cour assidue à Meredith qui, assoiffée de tendresse, isolée socialement et émotivement, est une proie facile. Mais tout se sait sur une île. L’oncle ne tolère pas ce scandale : l’assistant et sa famille quittent les lieux. Peu après, l’oncle, très remonté contre sa nièce, meurt d’une crise cardiaque. Meredith doit maintenant aider Fleet à faire marcher le phare. Les deux caractères diamétralement opposés apprennent peu à peu à former un partenariat pratique, Fleet sortant timidement de sa sombre coquille, Meredith acquiérant une nouvelle assurance. Le début de connivence qui s’ébauche entre ces deux blessés de la vie fend tranquillement le cœur du spectateur le plus endurci. Les petites touches avec lesquelles Barrett approfondit ses personnages (p.ex. avec la petite fille qui choie tellement les pigeons qu’ils ont de la peine à quitter l’île) et le sentiment constant d’isolement par les éléments contribuent à faire du film une expérience sensorielle autant que romantique.

Juno Mak dans « Revenge - A Love Story » de Po-ching Wong

A l’extrême opposé du précédent, le film Revenge – A Love Story (Hong Kong, 2010) du Chinois Po-ching Wong commence par des scènes d’une violence inouïe : dans les 15 premières minutes, le jeune tueur en série Kit ne se contente pas d’assassiner quelques policiers, mais ouvre encore les ventres de leurs épouses enceintes. Comme les enquêteurs semblent avoir une idée très précise de l’identité du tueur, on se dit que ces comportements extrêmes doivent avoir une raison autre que le simple assouvissement d’une perversion. Quand les flics l’arrêtent, Kit subit un interrogatoire qui confine à la torture. Il y a manifestement entre les policiers et le suspect un lien, qui sera d’ailleurs révélé lors d’un flashback, où le spectateur change de camp et on se prend de sympathie pour le méchant : Kit est en fait un vendeur de pain dans un village, épris d’une de ses clientes, Wing, une lycéenne légèrement handicapée. Un soir ils se font arrêter et malmener par la police. Wing est prise pour une prostituée et violée par tous les agents du commissariat. Le bon gars de la campagne se mue alors en machine à tuer. Son amour absolu crée une soif terrible de vengeance. Quand bien même le réalisateur essaie de nous faire croire par des têtes de chapitre énigmatiques que la vengeance n’est pas une panacée, son « héros » ne veut rien entendre et va jusqu’au bout de sa croisade biblique. Seuls des enfants auront finalement raison de sa fureur, le liquidant physiquement. Ce film orgiaque, dans son refus total du politiquement correct, peut se voir comme un poème de la transgression et de l’excès qui ne va pas plaire à tout le monde.

11e Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF)

La multiplicité des sections donnait le vertige cette année : outre les 12 films de la compétition internationale, les 8 de New Cinema from Asia et la ribambelle des courts métrages, on pouvait butiner ceux de la rétro Just a Film, une sorte d’histoire inofficielle du gore, ceux du panorama russe (From Russia with Screams) et quelques bizarreries réunies sous la désignation Ultra Movies/Films of the Third Kind. A défaut de pouvoir tout voir, nous nous contenterons de signaler nos coups de cœur, mais ne manquerons pas de distribuer les cartons jaunes mérités.

Le plus grand des trolls dans « Trollhunter » de André Ovredal

Compétition Internationale
Trollhunter du Norvégien André Ovredal méritait pleinement les trois prix majeurs (Prix du meilleur film, Méliès d’argent du meilleur long métrage européen, Prix du public) qui lui sont revenus. De loin le film le plus original de la manifestation, ce mocumentaire brillant à la Blair Witch Project (1999, Daniel Myrick et Eduardo Sanchez) prend la forme d’une enquête vidéo menée par une équipe de jeunes reporters intrépides et trouvée quelque part dans la nature. Elle nous révèle que des trolls se cachent dans les vastes étendues désertes du nord du pays ; certains sont grands comme des cathédrales. Qu’il y a même une sorte de service officiel du gouvernement pour les protéger des humains, essentiellement en tenant leur existence secrète, et en les empêchant de quitter leurs réserves ou de se multiplier hors proportions. La raison pour laquelle ce chasseur de trolls ose parler à des journalistes, est qu’il ne se sent plus respecté dans son travail, dont les conditions n’arrêtent pas d’empirer. En passant, il nous apprend des caractéristiques en toute apparence logiques sur la biologie des créatures et des combines pour les rendre inoffensives.

« Stake Land » de Jim Mickle

Mention spéciale du jury, Stake Land de l’Américain Jim Mickle a une trame quasi identique à celle de Zombieland (Ruben Fleischer, 2009) et fait partie du genre des récits post-apocalyptiques : un petit groupe d’humains essaie de rejoindre un territoire réputé sûr à travers des Etats-Unis infestés de vampires. Si les apocalypses de zombies sont plutôt banales depuis Night of the Living Dead (George Romero, 1968), celles à base de vampires sont plus rares. Toutes se laissent évidemment ramener à cette origine littéraire qu’est I Am Legend (1953) de Richard Matheson. Contrairement aux zombies, les vampires sont photophobes, arborent des crochets reptiliens et on doit impérativement en venir à bout soit en leur enfonçant un pieu dans le cœur soit en coupant leur colonne vertébrale. Le film ne dit rien sur leur origine, mais une nouvelle secte d’humains, la Confrérie, les considère comme le châtiment divin bien mérité et bombarde nocturnement des colonies fortifiées de réfugiés avec des vampires capturés et héliportés. Un lien spécial rapproche le narrateur – un jeune dont la famille a été massacrée - d’un père de substitution, vétéran de la survie. Autour de ce duo s’agglutinent d’autres survivants : ces braves gens pensent échapper aux buveurs de sang et à la Confrérie en rejoignant New Eden au nord (ex-Canada), réputé trop froid pour les vampires au sang reptilien. Mais comme le fait remarquer un des personnages : s’il fait trop froid et que la nourriture se fait rare, n’y aura-t-il pas du cannibalisme ?

Ella Connolly dans « Wake Wood » de David Keating

Le jury des jeunes a plébiscité Wake Wood (2011) de l’Irlandais David Keating. La petite Alice, fille de Patrick, vétérinaire à Dublin, et de sa femme Louise, pharmacienne, est mutilée et tuée par un chien enragé. Pour se reconstruire, le couple s’installe dans le village de Wake Wood qui a justement besoin d’un vétérinaire. Les parents meurtris ont peine à supporter leur deuil. Mais au moment où Louise est sur le point de quitter son mari, elle est témoin d’un rite païen nocturne auquel semble assister tout le village. Ce rite permet de ramener à la vie pour trois jours un mort dont le décès ne remonte pas à plus d’un an. La famille et les amis peuvent ainsi prendre congé comme il faut. Le maire (Timothy Spall, avunculaire à souhait) est le grand prêtre de cette cérémonie. Il est d’accord pour ressusciter Alice, à condition que les nouveau-venus s’engagent à rester définitivement à Wake Wood. La résurrection réussit, mais les parents malheureux ont menti sur la date de décès de leur fille et les habitants se rendent compte que quelque chose ne tourne pas rond avec la petite. Le jeu d’Ella Connolly dans son premier rôle donne effectivement la chair de poule. Quelque part entre Pet Semetary (Mary Lambert, 1989), The Wicker Man (Robin Hardy, 1973) et Don’t Look Now (Nicolas Roeg, 1973), ce nouveau film de la Hammer, renée de ses cendres l’année passée après un hiatus de 30 ans, permet de renouer avec le passé glorieux du studio connu comme The House of Horror.

« Sint » de Dick Maas

Sint (2010) montre que Dick Maas n’a pas perdu la forme. Sint est le diminutif de Sinterklaas, ce bienveillant évêque mitré et vêtu de rouge qui, dans la nuit du 5 au 6 décembre, couvre les enfants gentils de cadeaux. Selon Maas, l’Eglise aurait étouffé les vraies origines de la coutume populaire : au Moyen-Âge, une bande de brigands, l’ « évêque » en tête, avait l’habitude de mettre Amsterdam à feu et à sang jusqu’au jour où elle fut exterminée par les citoyens, le 5 décembre 1492. Depuis, chaque fois que le 5 décembre coïncide avec la pleine lune, la bande revient du royaume des morts, viole et tue à qui mieux mieux. Bien sûr, les autorités déguisent à chaque fois la vraie étendue des dégâts. Mais l’inspecteur Goert, qui avait réchappé au précédent massacre en 1968, veut cette fois-ci, en 2010 donc, mettre fin à la malédiction. Acharné comme le capitaine Ahab, il n’aura de cesse de régler son compte à l’évêque rouge. Jouissif.

Au mois prochain
Raymond Scholer