le cinéma au jour le jour
Cine Die - décembre 2011 / janvier 2012

Reflets du 64e Festival du Film de Locarno

Article mis en ligne le 1er décembre 2011
dernière modification le 31 décembre 2011

par Raymond SCHOLER

Compétition
La critique française nous le serine avec constance : la sélection locarnaise est exigeante. Mais une longue expérience nous a plutôt habitués au verdict entendu de la bouche des jeunes de Daily Movies : dans la moitié des films on s’endort, de l’autre moitié, on sort. Preuve à l’appui, le sans doute exigeant El Ano del tigre du Chilien Sebastian Lelio a eu raison de mon système immunitaire au bout de 20 minutes, et si j’ai tenu jusqu’au bout dans l’insupportablement languissant Léopard d’Or, Abrir puertas y ventanas de l’Argentino-Helvétique Milagros Mumenthaler, c’est parce que j’ai mis une heure à comprendre que les trois protagonistes étaient sœurs. L’acariâtre président du jury, Paulo Branco (qui accusait Fernand Melgar de fascisme), trouvait que le socle de non-dit, qui m’a rendu le film si exaspérant, était une chose excellente et le signe sûr d’un nouveau talent au firmament du 7e art.
Les films levantins étaient plus supportables, quoique pas démunis de scories auteuristes : Beirut Hotel de la Libanaise Danielle Arbid relate une timide histoire d’amour entre une chanteuse de cabaret autochtone et un avocat français de passage (soupçonné d’espionnage pour pimenter la trame) sur fond de revendication anti-sexiste, mais peine à suggérer la passion du couple et à éviter les redites dramatiques. Ha-shoter de l’Israélien Nadav Lapid est nettement plus pertinent, s’inscrivant dans la nouvelle préoccupation du cinéma israélien, la fracture sociale. Deux personnages nous sont présentés : une fille de riches (tellement gâtée qu’elle sourit lorsque des loubards s’en prennent à sa voiture en stationnement) qui rejoint un groupe d’anarchistes planifiant un attentat anti-capitaliste et un policier d’une unité anti-terroriste de choc. Les deux sont donc, tôt ou tard, destinés à se rencontrer. La description du quotidien des flics peut sembler caricaturale (ces machos n’arrêtent pas de se donner des tapes amicales musclées), mais celle de la cellule des apprentis terroristes ne l’est pas moins, avec toute la phraséologie débile toujours en cours depuis les années soixante. C’est lorsque les illuminés kidnappent des participants au mariage de la fille d’un industriel que notre crédulité est mise à rude épreuve : la réception a lieu dans une cafeteria bon marché guère compatible avec la fortune soi-disant astronomique du géniteur. Erreur de script ou état lamentable des infrastructures du pays ?

Jacob Wysocki dans « Terri » de Azazel Jacobs

Le film le plus original que nous ayons vu dans la compétition était Terri de l’Américain Azazel Jacobs, sur un adolescent obèse qui résiste aux moqueries de ses camarades avec une sérénité peu commune. Il vient à l’école en pyjama, parce qu’il se sent bien ainsi vêtu, et vit avec un oncle qui a dû être autrefois un intellectuel, mais glisse maintenant doucement vers la sénilité. Terri s’occupe de lui avec tendresse et courbe souvent l’école pour rester auprès de lui, de sorte qu’il est convoqué devant le recteur. Incarné par le grand invité de Locarno 2010, John C. Reilly, celui-ci se prend de sympathie pour le bon gros, chez lequel il constate des interrogations qui l’ont aussi jadis préoccupé. Ils se voient dès lors régulièrement et le film suit ce duo sur quelques semaines avant de se clore, sans message ni programme.

Piazza Grande
Quand Olivier Père reçoit au Spazio Cinema l’équipe du bien moyen Cowboys & Aliens , il s’adresse à Jon Favreau au sujet de son « prisoned walk ». Heureusement que l’intéressé semble versé dans les particularités de la prononciation à la française, car il fallait bien sûr comprendre « present work ». Le discours de Favreau sur le cinéma de genre était bien plus passionnant que son film : on s’est rendu compte qu’il ne suffit pas à un metteur en scène d’avoir une grande culture pour échapper aux exigences de standardisation d’une production industrielle. En comparaison, aussi bien Elf (2003) que Zathura (2005) ou Iron Man (2008) avaient une âme.

« Hodejegerne » de Morten Tyldum

A part Drive (Nicolas Winding Refn) et Le Havre (Aki Kaurismäki), déjà primés à Cannes, deux films de la Piazza sont dignes des plus grands éloges. Hodejegerne du Norvégien Morten Tyldum adapte avec brio un thriller de Jo Nesbo. Roger Brown est un chasseur de têtes pour le compte de multinationales, mais le grand train de vie qu’il croit devoir mener pour rendre sa femme heureuse (elle est blonde, belle et élancée, lui est petit !), l’oblige à mener une carrière accessoire de voleur d’œuvres d’art, exercée le plus souvent dans les demeures de ses clients pendant que ceux-ci sont en vacances ou en réunion. Il était fatal qu’il dût tôt ou tard tomber sur plus fort que lui : commence alors une traque qui l’oblige à des actes désespérés parmi lesquels celui de se cacher dans une fosse d’aisance est sans doute le moins traumatisant. Frôlant constamment le grotesque sans y tomber, ce thriller mâtiné de comédie d’erreurs à la Coen propulse son héros de mésaventures en déboires à une vitesse étourdissante sans perdre un sens de l’humour qu’on supputera absent du remake américain annoncé. Les épreuves que traverse Roger sont emblématiques des dégâts causés par une décennie d’excès : lorsqu’on a vécu au-dessus de ses moyens, il faut en payer le prix. Demandez aux Grecs.

Une victime expiatoi­re attachée à la cr­oix dans « Red State »

Red State consacre le grand retour en forme de Kevin Smith. Michael Parks y joue avec une conviction inquiétante le gourou d’une secte intégriste qui a décidé qu’on peut tranquillement débarrasser le monde des homosexuels et des lubriques qui le polluent. Sa femme met une annonce sur le net, promettant les délices de Capoue à qui veut se déplacer jusqu’à sa roulotte. Quatre étudiants en rut tombent dans le piège et sont sacrifiés à la plus grande gloire du Tout-Puissant. Le shérif qui dérange cette cérémonie est froidement abattu, ce qui déclenche l’intervention d’une unité spéciale du FBI. Qui ne fait pas de quartier, tuant autant les fanatiques que, collatéralement, leurs victimes, préférant balayer sous le tapis de l’Histoire un événement qui pourrait faire jaser dans le pays qui se dit le plus libre du monde. Le clou qu’enfonce Smith avec délectation est le prêche haineux de 15 minutes que Parks administre à ses ouailles : les nazis catholiques de Civitas et les fous d’Allah qui incendient Charlie Hebdo se reconnaîtront sans peine.

Trade Show
En marge du festival, les distributeurs offrent des échantillons de leurs catalogues. Nous retiendrons une dramédie norvégienne (décidément, l’anno horribilis provoquée par Anders Behring Breivik s’avère faste pour le cinéma) et un drame britannique.
Sykt lykkelig de Anne Sewitsky montre comment les infidélités entre les partenaires de deux couples pris dans les ornières et les frustrations de la vie matrimoniale peuvent s’avérer fructueuses : le refoulé est révélé et la vie de chacun peut repartir sur des bases saines, sans culpabilité bergmanienne. Les Norvégiens sont décidément plus marrants que les Suédois.

Peter Mullan dans « Tyrannosaur »
© Optimum Releasing

Tyrannosaur , le premier long métrage réalisé par l’acteur Paddy Considine, est un réquisitoire sans concessions contre la permissivité en matière de comportements violents. Peter Mullan y incarne Joseph, un ouvrier au chômage, solitaire, alcoolique et cynique qu’un rien peut faire sortir des gonds. Mais il a bon cœur, comme l’atteste son attachement à son chien et au garçon des voisins. Dans un de ses accès de rage éthyliques, il donne des coups de pied au chien qui en meurt. Inconsolable, il trouve une oreille attentive auprès d’une bonne Samaritaine, Hannah, qui tient la brocante locale. Il découvre peu à peu que cette femme des beaux quartiers (Olivia Colman) est martyrisée par un mari sadique. Dès lors, Joseph a un nouveau but dans la vie. Quand Hannah est condamnée pour le meurtre de son mari, Joseph l’attendra à sa sortie de prison. Il n’y a bien sûr rien de fondamentalement neuf dans cette tragédie qui finit bien, mais l’intensité et le caractère écorché vif des interprètes transcendent la banalité (du moins dans le cinéma britannique) des situations et font de ce film un des plus bouleversants de l’année.

Rétrospective Vincente Minnelli
Quel choix heureux que celui-ci ! Cela fait des années qu’on n’avait plus vu certains films dans des copies 35 mm aussi resplendissantes. Les Lausannois qui ont choisi de voir la rétrospective en septembre au Casino de Montbenon y étaient pour leurs frais : ils ont dû se contenter dans certains cas d’une copie 16 mm, voire d’un DVD ou de rien du tout. Dans Goodbye Charlie (1964), un séducteur invétéré tombe sous les balles d’un mari jaloux et se retrouve dans le corps de la bien vivante Debbie Reynolds qui essaie de gagner sa vie en faisant chanter les femmes que sa précédente incarnation avait séduites. Mal lui en prend, car on est si vite assassiné ! Puis ressuscité dans la peau d’un molosse ! (Blake Edwards en a fait un remake avec Ellen Barkin il y a vingt ans : Switch). D’ordinaire méprisé pour sa prétendue vulgarité (le changement de sexe était encore un sujet très osé à l’époque), cette comédie virevoltante, qui explore tous les cas de figure des nouvelles relations dans lesquelles le « transplanté » peut s’engager, doit impérativement être réappréciée à l’aune des comédies hollywoodiennes actuelles. On sait que la comédie est quelque chose d’infiniment personnel, mais j’ai rarement autant ri ces derniers temps. En fait, il n’y a rien à jeter chez Minnelli. Même les films mineurs cachent des merveilles.

Dolores Gray (debout) et Howard Keel chantent Rahadlakim dans « Kismet » de Vincente Minelli

Kismet (1955), une comédie musicale racontant l’histoire d’amour bien connue entre la fille du voleur et le jeune caliphe, est avant tout un film de décorateur et sa réputation est celle d’une pâtisserie orientaliste : les mauvaises langues l’appellent Kitschmet. C’est parce que le jeune couple est fade, la trame guimauve et la musique – à l’exception des Danses Polovtsiennes de Borodine - hautement oubliable. Pourtant, le ténor Howard Keel (dans le rôle du voleur) est en forme, comme à l’accoutumée, et si les mélodies sont difficiles à retenir, les textes des chansons pétillent d’intelligence. Certains, rendus par la piquante Dolores Gray (qui joue l’âme damnée du vizir avant de tomber amoureuse du voleur), acquièrent maintenant un nouveau sens, comme « Don’t underestimate Bagdad ! », d’autres, comme le fameux Rahadlakum, sont truffés de sous-entendus érotiques d’une drôlerie irrépressible. Tout bien considéré, Kismet pourrait provoquer une accoutumance.

A l’année prochaine

Raymond Scholer