Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mai 2012

A propos de la 62e Berlinale (suite) et du 26e Festival International de Films de Fribourg ...

Article mis en ligne le 1er mai 2012
dernière modification le 29 avril 2012

par Raymond SCHOLER

62e Berlinale (suite de la compétition)

L’Ours d’Argent pour l’excellence de la contribution artistique couronne le travail du chef opérateur Lutz Reitemeier pour Bai Lu Yuan/ White Deer Plain du Chinois Quan’an Wang, une fresque historique qui commence dans les dernières années de l’Empire et se termine avec l’invasion japonaise de 1937. Le titre se réfère à un village du Shaanxi, où l’harmonie entre deux clans de propriétaires fonciers, les Bai et les Lu, est mise à rude épreuve par les soubresauts de l’Histoire. Un des enjeux de cette lutte est une jeune femme, incarnée par la sublime Yuqi Zhang, trop rebelle pour se soumettre aux règles de la bienséance. Elle le paiera de sa vie, tandis que son amant rejoindra les communistes. En passant, on aura assisté au régime des seigneurs de guerre qui rançonnent les paysans et gouvernent par la terreur, avant que les nationalistes et les communistes ne prennent la relève. La destruction du temple ancestral sert de métaphore pour la dégradation de la société chinoise en général. Le coup de grâce est donné par les bombardements japonais sur lesquels le film se clôt.

Yuqi Zhang dans « White Dear Plain » de Quan’an Wang

Le prix de la mise en scène a été remporté par Christian Petzold (sans doute avec Fatih Akin le meilleur réalisateur du nouveau cinéma allemand) pour Barbara . La femme médecin du même nom vit en RDA. En 1980, elle demande la permission de visiter la République Fédérale. En guise de punition, elle est mutée dans un bled perdu au bord de la mer et surveillée en permanence par la Stasi. Son amant de l’autre côté de la frontière prépare sa fuite par bateau. Barbara attend le moment propice tout en travaillant dans le service pédiatrique, où elle essaie de ne pas s’impliquer trop. Mais son chef est très attentionné et sympathique. De plus il y a cette jeune fugueuse que Barbara prend sous sa protection. Nina Hoss livre un portrait tout en finesse d’un personnage constamment aux aguets, tandis que la palette des couleurs et des sons révèle en Petzold un maître des ambiances.

Nina Hoss et Ronald Zehrfeld dans « Barbara » de Christian Petzold

L’Ours d’Or couronnait le dernier film des frères Taviani, Cesare Deve Morire , une adaptation très originale de Julius Caesar de Shakespeare, puisqu’elle est jouée par les taulards de la prison romaine Rebibbia. Les repris de justice s’avèrent très convaincants comme acteurs, d’autant plus que leur vie mafieuse leur a tout appris en matière de trahisons, coups fourrés et autres luttes de pouvoir. Quand Marc-Antoine parle d’uomo d’onore, il y a une connotation que le Barde n’entrevoyait probablement pas. Et puis cette phrase merveilleuse d’un de ces acteurs-nés, dont certains ont commencé une carrière de théâtre après leur libération : « Depuis que je joue, quand je regagne ma cellule, je me sens en prison. »

« Cesare deve morire » des frères Taviani

26e Festival International de Films de Fribourg 

Compétition internationale
Sous la houlette de Thierry Jobin, le festival traditionnellement tiers-mondiste continue sur la lancée imprimée par le précédent directeur, Edouard Waintrop : les films arides et humanitaires côtoient les films de genre et, de plus en plus souvent, se confondent dans les mêmes bobines, produisant des fables censées nous interpeller. À titre d’exemple, ce conte saugrenu sur l’altérité et sa perception du Philippin Adolfo Borinaga Alix Jr. Isda/Fable of the Fish , où une quadragénaire d’un bidonville de Manille tombe (enfin) enceinte et donne naissance à un poisson. Elle l’appelle « mon fils » et lui susurre des mots d’amour en grattant doucement la paroi de son petit bocal. Les voisins, ayant assisté à la naissance, n’y voient qu’un de ces miracles dont les légendes populaires abondent et veillent à ne pas trop consommer de produits de la marée devant la mère épanouie. Le mari, marri devant le manque de ressemblance de sa progéniture, passe par des moments d’agacement, mais essaie héroïquement de sauver le rejeton dans l’incendie de la masure.

Cherry Pie Picache dans « Fable of the Fish »

La Cebra du Mexicain Fernando Leon est un récit picaresque que son auteur qualifie de « tragicomédie comico-magique ». Pendant la Révolution Mexicaine, deux bandits de grand chemin, Leandro et Odon, abattent le propriétaire d’un cirque ambulant et s’emparent de son zèbre, qu’ils prennent pour un cheval gringo. Espérant être récompensés grâce à cet animal rarissime, et élevés au rang de colonels par le général Obregon, ils vont vers le nord (tendance pérenne des Mexicains pauvres) à la recherche de son camp. Réduits à l’état d’esclaves laboureurs par un quarteron de femmes peu commodes, ils s’évadent et se font embrigader par le général Quesada, un illuminé qui base sa stratégie sur les prophéties spirites de sa compagne et dont la minuscule armée est constituée exclusivement de gradés. Quand ils atteignent finalement la troupe d’Obregon, un officier pense avoir affaire à des espions de Pancho Villa et oblige Odon à tuer Leandro pour prouver sa loyauté. Le rythme n’est pas toujours ce qu’il devrait être, mais comparé à l’ennui mortel que nous infligeait le Regard D’or (grand prix du FIFF), La Cebra confine au chef-d’œuvre. Le jury a en effet réussi la prouesse insigne de couronner le film le plus nul de la compétition : Never too late de l’Israélien Ido Fluk a beau être conseillé par Variety aux gens dotés d’une certaine sensibilité, force m’est de constater que j’en suis totalement dépourvu. Cette quête vaseuse d’un fils prodigue sur les traces de son père décédé est d’une platitude désespérante et ne porte sur la société israélienne qu’un regard de vache normande, d’une morne insipidité.

« La Cebra » de Fernando Leon

Tout aussi navrant fut Los Ultimos Cristeros du Franco-Mexicain Matias Meyer sur la soi-disant résistance de cinq paysans lors de la ultima cruzada de 1926 à 1937 pour lutter contre la suppression du culte catholique. Le film ne révèle rien des tenants et aboutissants des mesures du président Plutarco Elias Calles et, en guise de signes de résistance, aligne les plans interminables, où les cinq, en file indienne, avancent tantôt vers la caméra, tantôt dans l’autre sens, ou traversent le champ de vision. De temps à autre, ils sont au repos et la caméra les passe en revue. Ils parlent très peu et presque rien ne se passe, à part une dernière rencontre avec leurs familles. Que cette chose fut, à l’état de projet, primée à Locarno en 2008, n’ajoute rien au prestige du festival tessinois.

« Historias Que So Existem Quando Lembradas » de Julia Murat

Hélas, nous ne pûmes voir Historias Que So Existem Quando Lembradas de la Brésilienne Julia Murat (sur un étrange village où personne ne meurt depuis des décennies), mais comme le film a remporté quatre prix, dont trois indépendants, il y a de fortes chances qu’il vaille la peine d’être vu. Il en va de même pour le Prix du Public, Asmaa de l’Egyptien Amr Salama. Il faut cependant relever le courage de son sujet (l’ostracisme subi par les séropositives en terre d’Islam) plus que la facture du film elle-même, caractérisée par une surabondance de gros plans et de gesticulations d’interprètes qu’on dirait sous influence, sans doute une hypertrophie tout arabe. Countdown du Coréen Jong-ho Huh se démarque des précédents par un professionnalisme sans faille (les personnages sont assez tôt caractérisés par leurs actions) et un scénario qui mélange thriller, action, mélodrame et humour, avec toutefois ce péché mignon des productions du cru, la multiplicité excessive des péripéties. Un collecteur de dettes implacable apprend qu’il a un cancer du foie et que sa seule chance de salut est qu’un foie compatible lui soit greffé. Or, les organes de son fils trisomique (dont il a jadis occasionné la mort) ont été transplantés et une receveuse serait prête à lui rendre la politesse pourvu qu’en fin limier il localise un caïd qui l’avait arnaquée et dont elle veut se venger. Marché conclu, sauf que plein d’imprévus et de gangsters s’en mêlent, alors que la pose de la greffe est urgente. On assiste donc à une course contre la montre doublée d’une prise de conscience et d’un désir de rédemption du personnage principal qui rend l’enjeu premier in fine superfétatoire. Le prix FIPRESCI a couronné cette œuvre méritante.

« 11 Flowers » de Xiaoshuai Wang

Mais notre film favori de la compétition fut 11 Flowers du Chinois Xiaoshuai Wang, connu pour Beijing Bicycle (2001). Cette chronique à la Tom Sawyer d’une petite ville industrielle de la province de Guizhou vers la fin de la Révolution Culturelle (1976) se base sur les souvenirs d’enfance du réalisateur et observe le monde des adultes par les yeux de quatre écoliers inséparables qui essaient de trouver un sens aux événements qui secouent leur microcosme. Une jeune élève s’évanouit devant le bureau de la directrice, le cadavre d’un commissaire du parti est repêché du fleuve, son meurtrier, le frère de la jeune fille, se cache près de la berge où le petit Wang et ses copains se baignent, le père de la jeune fille pleure comme une Madeleine. Et en plus de ça, Wang a sa première émission nocturne. La gentillesse des petites gens qui s’accommodent des rigueurs de leur condition (une simple chemise est un luxe extravagant) de vie communiste est touchante et la justesse d’observation du cinéaste un délice de chaque instant. Le jury était-il trop blasé pour apprécier ?

Dolores Fonzi dans « El Campo »

De même, El Campo de l’Argentin Hernan Belon est une subtile étude de la déliquescence lente d’un couple. Amorcée lorsque Elisa, la jeune épouse, est pour la première fois confrontée à la maison isolée, délabrée, froide et humide, que son mari Santiago vient d’acquérir en pleine campagne, l’atmosphère délétère s’accentue avec l’apparition inopinée d’une vieille paysanne dont la sollicitude semble suspecte. Elisa a peur pour sa petite fille et les bruits inexplicables qu’elle entend la nuit nourrissent sa paranoïa. De fil en aiguille, l’inconfort se transforme en ressentiment contre le mari. Très influencé par les terreurs mentales chères à E. A. Poe et rappelant Don’t Look Now (1974) de Nicolas Roeg, El Campo est porté par des acteurs inspirés qui eussent mérité un prix d’interprétation si un tel prix avait existé au FIFF.

Au mois prochain

Raymond Scholer