Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mai 2013

63e Berlinale & Festival de Fribourg

Article mis en ligne le 8 mai 2013

par Raymond SCHOLER

63e Berlinale : Panorama
Deux films américains, teintés d’hypocrisie, se proposaient d’attirer les chalands par des thèmes « osés ».
Il est de notoriété publique que William Friedkin avait dû couper dans son Cruising (1980) – où Al Pacino enquête sur une série d’homicides homophobes - une quarantaine de minutes supputées explicites qui se déroulaient dans les backrooms gay sado-maso new-yorkais. James Franco et Travis Mathews ont eu l’idée de reconstituer ce corpus manquant avec Interior. Leather Bar , mais à force d’hésitations pusillanimes et de manque cruel d’imagination, la tentative tourne au ridicule. Des acteurs manifestement mal à l’aise dans leurs accoutrements tout en cuir et lanières, qui ne savent pas trop bien comment imiter des orgies torrides, alors qu’il eût suffi de faire appel à des spécialistes du hardcore pour obtenir un semblant de vraisemblance. Nul et futile.

Dans Lovelace , Rob Epstein et Jeffrey Friedman reviennent sur la carrière de la première star mondialement connue du X, née Linda Boreman et devenue célébrissime avec Deep Throat (1972, Gerard Damiano). Contrairement à l’immense majorité des actrices du porno, Lovelace n’a pas eu de véritable carrière, ses œuvres complètes atteignant à peine cinq heures de projection. En 1980, elle publia Ordeal, son autobiographie, où elle accuse son ex-mari Chuck Traynor de l’avoir prostituée (thèse qui est épousée à 100 % par le film). Elle est ainsi devenue sur le tard une ardente militante de l’anti-pornographie, et fut un témoin essentiel de la commission Meese en 1986 : une vie plus édifiante, tu meurs.

Peter Sarsgaard et Amanda Seyfried dans « Lovelace »

Ce qui ne serait peut-être pas le cas pour Marilyn Chambers (qui a épousé, après
Linda, le vil suborneur Traynor, décrit dans le film comme le diable incarné), Vanessa del Rio (à laquelle l’éditeur Taschen a consacré, il y a peu, une monographie monumentale) ou Marilyn Jess (fêtée par le LUFF en 2010), toutes trois fières de leur parcours et, par conséquent, sans rédemption. Si le choix des cinéastes n’est donc pas exempt de conformisme, il convient quand même de saluer les interprètes qui se sont investis dans l’entreprise, depuis Amanda Seyfried (qui paie de sa personne dans le rôle titre avec un enthousiasme sans failles, malgré son peu de ressemblance physique avec le modèle) à Hank Azaria (sosie parfait de Damiano), en passant par Sharon Stone (qui livre un saisissant portrait de mère catholique hystérique, comme on n’en avait plus vu depuis Caroline Kava dans Born on the 4th of July d’Oliver Stone (1989)).

Berlinale Special
Top of the Lake est une mini-série policière réalisée pour la télévision par Jane Campion et Garth Davis. Située en Nouvelle-Zélande autour du pittoresque lac Wakatipu, l’action est déclenchée par la disparition d’une adolescente de 12 ans, enceinte, qui s’est enfuie du domicile de son père, trafiquant notoire. Père aimant, mais boss hyper-violent, à la tête d’une petite armée de malfrats, dont ses fils. L’enquête est menée par une jeune détective qui a grandi dans le coin et a déjà eu maille à partir avec quelques machos invétérés, toujours enclins à s’offrir un petit viol ni vu ni connu !

Holly Hunter dans « Top of the Lake »

La densité romanesque est étoffée par la présence, dans un camping improvisé, d’un bataillon de femmes en convalescence ou en quête de repos, dont certaines se promènent nues, et dont la maîtresse spirituelle est incarnée avec un calme imperturbable par une Holly Hunter aux longs cheveux d’argent. La policière doit affronter son propre passé avant de dénouer la toile des intrigues. On découvre que même les « bons gaillards » de l’histoire ont quelque chose à cacher : des prédateurs ou simplement des lâches. Les vers sont dans les fruits les plus succulents.

Tokyo Kazoku / Tokyo Family est l’hommage de Yoji Yamada à son maître Yasujiro Ozu. Il s’agit du remake, 60 ans plus tard, de Tokyo Monogatari / Le Voyage à Tokyo (1953), film qui fut élu meilleur de tous les temps par la revue britannique Sight & Sound en 2012. Une dernière fois, un couple âgé monte depuis leur île au large d’Hiroshima à Tokyo pour rendre visite à leurs enfants. Le fils aîné est chef d’une clinique privée, la fille gère un salon de beauté, le cadet, machiniste de scène, court après les engagements. La copine de ce dernier (jouée par la délicieuse Ju Aoi) est la seule personne qui trouve le temps de s’occuper des ancêtres.

« Tokyo Kazoku »

Après la guerre, chez Ozu, les enfants n’avaient pas le temps, parce qu’il fallait reconstruire le pays. Maintenant, la nouvelle génération doit affronter une situation économique stagnante depuis presque deux décennies. Au-delà des imprévus conjoncturels, les destins des aïeuls se ressemblent furieusement.

Ludwig II. est une nouvelle biographie (après celles de Käutner (1955) et de Visconti (1972)) du roi « virginal » de Bavière due au tandem conjugal Peter Sehr/Marie Noëlle, qui a confié le rôle principal à deux acteurs différents. Sabin Tambrea du Berliner Ensemble, absolument époustouflant en idéaliste épris des arts qui ne conçoit le bonheur que sous forme sublimée, incarne le jeune souverain. Tandis que Sebastian Schipper s’acquitte à merveille du rôle de l’ermite fou, bouffi et mal soigné des derniers mois. Comme il y a un hiatus de 14 ans entre les deux temporalités, on s’habitue très vite à voir un personnage différent.

Sabin Tambrea et Christophe Malavoy (Napoléon III) dans « Ludwig II »

27e Festival International de Films de Fribourg

Je n’ai pas vu Three Sisters de Wang Bing, qui a remporté le « Regard d’Or », mais au vu des films précédents de ce documentariste hors pair, je me réjouis de sa récompense et me dis que les membres du jury de cette année, Carlos Sorin en tête, n’ont pas les goûts frelatés de ceux de 2012. Cela dit, le prix spécial accordé à Los Salvajes de l’Argentin Alejandro Fadel me semble exagéré. Le film raconte l’évasion de cinq adolescents (une fille et quatre garçons sans sens moral, aux pulsions dictées par leur seule satisfaction immédiate) d’un centre de redressement et leur pérégrination à travers monts et vaux vers un hypothétique havre de paix que leur font miroiter deux d’entre eux qui se souviennent d’en avoir tué le propriétaire. En route, ils sniffent de la colle, subissent des hallucinations, tuent du bétail (ce qui occasionne le meurtre de l’un d’eux par un vaquero) ou des humains, rencontrent un vieil ermite dresseur de faucon et tirent des plans sur la comète.

« Los Salvajes »

Les acteurs non professionnels ont vraiment la gueule de l’emploi, mais le parti pris de coller la caméra aux personnages, sans éclairage adéquat, a un effet délétère sur la lisibilité que certains interprètent comme un choix artistique, semblable aux techniques des impressionnistes. D’autant plus que les protagonistes se perdent, se dissolvent, se consument in fine dans la brousse. Pas moins lyrique en fait que To the Wonder de Malick : les flous « artistiques » de Fadel valent bien les batifolages incessants d’Olga Kurylenko et les prières torturées de Javier Bardem.

Le prix du jury FIPRESCI fut attribué à Shokuzai / Pénitence de Kiyoshi Kurosawa, qui le méritait pleinement. Une petite fille, Emili, est assassinée dans son école après les cours. Ses quatre copines, qui ont vu le meurtrier disparaître avec la gamine, ne se souviennent pas de sa tête. Asako, la mère d’Emili, désespérée de savoir le coupable en liberté, promet aux enfants qu’elles feront pénitence toute leur vie, si elles ne se remémorent pas les traits du meurtrier.

« Pénitence » de Kiyoshi Kurosawa

Après ce préambule de 20 minutes, le film fait un saut de 15 ans. Le destin respectif des quatre gamines occupe quatre segments d’environ cinquante minutes, montrant que la vie de chacune est marquée par le traumatisme et le sentiment de culpabilité, mais de quatre façons complètement différentes. Ce qui fait qu’on reste scotché au récit (une performance pour un film de 270 minutes !). La quatrième partie permettant en outre, par une légitime astuce de scénario, de retrouver l’identité du criminel, une cinquième partie peut se concentrer sur Asako, qui se rend compte qu’elle connaît intimement l’homme recherché. A partir de là, le film tend à prouver que des vilenies à première vue négligeables peuvent entraîner des conséquences catastrophiques et que nous sommes donc les forgerons de notre karma. Même s’il a profité de la fascination morbide distillée par le best-seller de Kanae Minato, sur lequel se base le scénario, Kurosawa a atteint avec cette mini-série un sommet de sa carrière : contrairement à certains de ses films, il n’y a pas la moindre once de gras. Tous les plans ont leur justification.

Le film sans doute le moins couru du festival fut National Security de Ji-Yeong Jeong. Hommage aux citoyens persécutés par la KCIA sous la présidence de Chun Doo-hwan, le film raconte les tortures subies pendant 22 jours par l’opposant Kim Geun-Tae (futur député et ministre) en septembre 1985 dans les locaux de la police secrète. Sans chichis, le récit se concentre sur les interrogatoires poussés (simulation de noyade, torture à l’électricité) pour faire avouer à la victime qu’il a reçu des ordres de la Corée du Nord. La confession entièrement fabriquée que les tortionnaires arrivent à lui faire signer servira à le faire condamner dans le procès subséquent. Son cas est considéré comme exemplaire de ce qu’ont eu à subir les activistes pro-démocratiques avant l’installation d’un régime de droit en 1987. Entièrement vu du côté de la victime, c’est un film dur à supporter, mais cathartique.

Jong-sim Han dans « Comrade Kim Goes Flying »

La Corée du Nord était aussi représentée au FIFF, mais par le film le plus lisse et anti-critique qu’on puisse imaginer. Comrade Kim Goes Flying pourrait tout aussi bien porter le titre The Grin of the Working Class, car son héroïne n’abandonne jamais son sourire, qu’elle œuvre dans les mines ou auprès de la bétonnière ou vole sur le trapèze dont elle veut devenir championne. Projet initié par deux cinéastes belges (Nicolas Bonner, Anja Daelemans), le scénario a été remodelé pendant six ans avant d’aboutir au cocktail désiré « comédie, optimisme, conscience ouvrière » et rappelle dans une certaine mesure les comédies kolkhoziennes d’Ivan Pyriev. Un co-réalisateur coréen, Gwang-hun Kim, fonctionnait sans doute comme œil de Pyongyang.
Au mois prochain
Raymond Scholer