Le cinéma au jour le jour
Cine Die - septembre 2013

A propos de : Il Cinema Ritrovato (27e édition), Bologne

Article mis en ligne le 6 septembre 2013
dernière modification le 20 août 2013

par Raymond SCHOLER

Le festival pour historiens et cinéphiles offre toujours une pléthore de films restaurés ou retrouvés, groupés par thèmes ou hommages, qu’il est physiquement impossible d’absorber dans sa totalité. Les choix cornéliens sont de rigueur.

Ainsi ai-je fait (certainement à tort) une croix sur les films de Vittorio de Sica, espérant secrètement que Frédéric Maire consacrera une fois à ce génie la rétrospective intégrale qu’on attend de la Cinémathèque suisse depuis belle lurette. En revanche, il est probablement illusoire de s’attendre à revoir les films japonais du début du parlant, même si les 3 (sur 25) films existants de Sadao Yamanaka – ami d’Ozu - tombé à l’âge de 29 ans pendant la campagne de Chine, ont été édités récemment sur DVD par la firme anglaise Eurekavideo. Yamanaka a un statut quasi totémique dans son pays, où il est considéré comme un martyr, victime du militarisme japonais. Ceci explique peut-être cela.

Il Giappone parla ! Cantanti e Spadaccini
L’abandon du cinéma muet s’est étiré sur plus de cinq ans au Japon. Ce n’est que vers 1936 que la majorité des films produits devinrent parlants. La compagnie P.C.L. (Photo Chemical Laboratories) fut une des premières à se lancer exclusivement dans la production de films sonores, notamment des comédies musicales. Contrairement à Hollywood, où les studios furent fondés par des immigrants juifs issus de la classe ouvrière, les studios japonais sont nés de l’expansion des compagnies de chemins de fer. En construisant des salles de cinéma et des grands magasins à proximité des gares-clés, les magnats de ces compagnies espéraient diversifier leurs profits. Pour assurer des produits à ses salles, le PDG de la Arima Electric Railway Co. prit le contrôle de la P.C.L., basée à Tokyo, et la fit fusionner avec la compagnie J.O., de Kyoto, en 1935. Deux ans plus tard, ce conglomérat allait se consolider sous un nouveau nom, la compagnie Toho, alma mater d’Akira Kurosawa et de Mikio Naruse. L’essentiel des titres montrés dans ce programme appartient à cette période proto-Toho.

« Tipsy Life » de Sotoji Kimura

Le premier film produit par la P.C.L. fut Ongaku Kigeki : Horoyoi Jinsei/Tipsy Life (1933) de Sotoji Kimura. Dans cette comédie très alerte, un vendeur de glaces (Kamatari Fujiwara) tombe amoureux d’une vendeuse de bière (biru) (Sachiko Chiba) dans la gare où ils officient côte à côte. Mais la belle n’a d’yeux que pour un beau (et plus élancé) compositeur qui lui dédie une chanson d’amour. Cette chanson va devenir le tube de la saison et faire la fortune de son auteur qui demande illico la vendeuse en mariage. Le vendeur de glace, désespéré, se soûle à la bière pour renflouer la caisse de sa bien-aimée, mais, ce faisant, dépense toute sa cagnotte et se fait congédier par sa patronne. Par un heureux coup du hasard, il trouve un diamant volé et se voit largement récompensé par le bijoutier. L’argent lui permet d’ouvrir sa propre brasserie qu’il baptisera du nom de sa petite vendeuse. On n’est pas étonné d’apprendre que le financement du film fut réglé en entier par la compagnie Dai Nihon Biru. Les deux acteurs cités allaient devenir des stars chez P.C.L. et Toho. Les traits de chien battu de Fujiwara devraient être familiers à tous les connaisseurs de l’œuvre de Kurosawa. En 1934, un comédien de cabaret de petite taille, Kenichi Enomoto (pseudo Enoken), blagueur et chantant, s’ajouta au cheptel P.C.L..

Dans Enoken no Seishun Suiden/Romantic and Crazy de Kajiro Yamamoto (futur mentor d’Akira Kurosawa), il joue un étudiant qui révise ses examens en musique, japonisant toute une série de chansons du répertoire américain (le numéro d’introduction est un hommage à The Kid from Spain (Leo McCarey, 1932, avec Eddie Cantor)). Enoken réussit ses examens, épouse une fille riche et jolie, devient chef d’entreprise et sauve la mise à un ami qui a ouvert une brasserie (encore !) : il démolit, à lui tout seul, tout un escadron de yakusas venus racketter ce dernier. Il passe comme une tornade du rez-de-chaussée à l’étage et retour, distribuant gnons et lançant projectiles, se faufilant entre poings et jambes, sautant sur les meubles, dans un plan-séquence qui laisse le spectateur bouche bée.

Chieko Takehisa et Sadao Maruyama dans « Ani Moto »

Ani Imoto/Ino et Mon (1935) montre que Sotoji Kimura n’était pas qu’un réalisateur de comédies. Appartenant au mouvement gauchiste Prokino, il pouvait adopter un ton nettement plus sombre et politiquement chargé, comme dans ce drame réaliste dont l’ouverture rappelle esthétiquement certains films soviétiques. Les pêcheurs d’un village confectionnent des longues cages cylindriques en roseau, qu’ils remplissent avec des pierres lourdes pour retenir la mer. Le maître d’œuvre est très strict et ne tolère pas les traîne-savate. A midi, son épouse arrive avec des patates chaudes pour les ouvriers et la paie de la semaine. A la maison, il y a la fille cadette très sage, la fille aînée, enceinte d’un gars de la ville, et le frère oisif, qui traite sa sœur de traînée alors que lui en a engrossé plus d’une sans sourciller. Acte deux : un an a passé. Le bébé est mort-né, la fille aînée est partie travailler à Tokyo, où elle a beaucoup « affaire à des mecs ». Le père du bébé vient en visite pour demander pardon et expliquer son absence : son propre père l’avait enfermé. Il laisse son adresse et de l’argent aux ex-futurs beaux-parents compréhensifs : il est toujours amoureux de leur fille. Sur le chemin du retour, il se fait tabasser par le frère. Un peu plus tard, la réprouvée, en visite, apprend que son ancien amoureux a passé. Elle déchire le billet avec l’adresse : le passé ne signifie plus rien, elle dit pourtant à son frère toute la haine qu’elle éprouve pour lui.

« Wife, Be Like a Rose  ! » de Mikio Naruse

En 1935, Mikio Naruse, dépité que la Shochiku ne lui permette pas de faire un film parlant, migre à la P.C.L. et y réalise cinq films. Le troisième est un chef-d’œuvre : Tsuma Yo Bara No Yi Ni/Wife, Be Like a Rose . Un store est baissé, des hommes dévalent des escaliers, une femme quitte son bureau, des salarymen attendent le train : quatre plans sans dialogue pour situer de façon exemplaire de quoi causera le film : la femme indépendante dans le monde des ronds-de-cuir. Monde très occidentalisé, puisque tout le monde chantonne « My Blue Heaven ». La femme a rendez-vous avec son petit ami. Leur complicité crève les yeux. Mais pour qu’ils puissent se marier, il faut que le père de la jeune femme rencontre celui du jeune homme. Ultime concession à la tradition. Et c’est bien là le hic : la mère de la jeune femme étant dans sa tour d’ivoire de poétesse, le géniteur, orpailleur malchanceux, a depuis longtemps quitté le domicile conjugal et s’est mis en ménage, dans une autre ville, avec une ancienne geisha, dont il a deux enfants et qui l’entretient par son travail de couturière et de coiffeuse. Cette dame envoie aussi anonymement de l’argent à la première famille, qui se croit entretenue par le père. L’héroïne se met donc en route pour convaincre son père de revenir à la maison et d’arranger le mariage. Tout se résoudra pour le bonheur du plus grand nombre. Le film suivant de Naruse, Saakasu gonin gumi/Cinq Hommes du Cirque (1935), sur cinq musiciens ambulants qui remplacent, le temps d’une grève, les artistes d’un cirque, n’est qu’une succession de saynètes gentilles, mais sans relief.

Miles Mander et Virginia Valli dans « The Pleasure Garden »

I Muti di Hitch
Les neufs films muets survivants d’Alfred Hitchcock ( The Mountain Eagle , 1926, semble définitivement perdu) ont été présentés dans leur meilleur état possible. Pour la première fois depuis des décennies, on peut admirer la toute première réalisation du maître, The Pleasure Garden (1926), telle que le public l’a reçue à l’époque. Dans son premier film, Hitchcock crée aussi son premier monstre. Le comédien Miles Mander joue une ordure charmante, toujours calculatrice et manipulatrice, exploitant les plus faibles - le film contient une belle charge anti-coloniale - sans le moindre état d’âme. La façon dont il abandonne une pomme après avoir mordu dedans une seule fois est symptomatique du comportement qu’il va avoir envers sa future femme. En cadrant la pomme délaissée en gros plan, Hitchcock inaugure un système de symboles « naturels » qui fait partie de sa signature.

Allan Dwan, nobile primitivo
Treize longs métrages étaient au programme, dont dix avaient déjà été montrés à la rétrospective Dwan à Locarno en 2002. Fifteen Maiden Lane (1936) - c’est l’adresse du centre diamantaire de New York avant 1950 - raconte comment le toujours suave Cesar Romero réussit, dans ce sacro-saint bâtiment, à troquer un faux diamant contre un vrai et à glisser celui-ci dans le sac de Claire Trevor qu’il drague dans l’ascenseur. Ce qu’il ne sait pas, c’est que cette dame est la nièce du bijoutier lésé et qu’elle se réjouit de jouer au détective.

Cesar Romero et Claire Trevor dans « Fifteen Maiden Lane »

Et en plus, elle est amoureuse de l’agent de sécurité Lloyd Nolan. Soixante minutes de feintes et revirements plus tard, tout est bouclé. Dans Rendez-vous with Annie (1946), un caporal américain est amené secrètement par deux copains aviateurs sur un vol cargo aller-retour de Londres à New York pour voir sa femme. De cette escapade va naître un bébé qui non seulement jette un doute sur la moralité de l’épouse, mais qui risque aussi d’être privé d’un gros héritage, si sa légitimité n’est pas prouvée. Le caporal doit donc trouver des témoins qui peuvent certifier qu’il avait bien rencontré sa femme neuf mois plus tôt. The Inside Story (1948) est une fable située dans la Grande Dépression qui illustre pourquoi l’argent doit circuler si l’économie est censée fonctionner. Le réceptionniste d’un hôtel reçoit une enveloppe avec 1000 dollars qu’il met en sécurité dans le coffre-fort. A la suite de malentendus, cette enveloppe circulera dans la communauté, permettant au patron de l’hôtel d’échapper à la banqueroute, à l’épicier de repousser la saisie, à l’avocat de renoncer au suicide et ainsi de suite. Une sorte de réalisme magique imbibe ce récit optimiste réalisé en 1948, alors qu’on craignait une nouvelle dépression.

Au mois prochain

Raymond Scholer