Le cinéma au jour le jour
Cine Die - octobre 2013

Neuchâtel International Fantastic Film Festival 2013

Article mis en ligne le 5 octobre 2013
dernière modification le 26 septembre 2013

par Raymond SCHOLER

Le festival de films fantastiques, sans doute pour pallier l’absence notoire de films de science-fiction dans la sélection 2013, avait invité un écrivain prestigieux du genre en tant que membre du jury international.

Je veux parler d’Orson Scott Card, auteur d’œuvres aussi réputées que Ender’s Game / La Stratégie Ender (1985) et sa suite Speaker for the Dead / La Voix des Morts (1986). L’adaptation cinématographique du premier par Gavin Hood sort d’ailleurs ces jours-ci sur les écrans civilisés. Arrière-arrière-petit-fils de Brigham Young, Card est tombé tout naturellement dans la potion magique des Mormons. Et c’est ce qui fait tout son charme : comment concilier le refus de l’évolution et la croyance en une date précise de la création du monde (en 3989 avant J.C., si je ne m’abuse) avec les infinis de l’espace et du temps qui préoccupent d’ordinaire les littérateurs de SF ? Il n’est pas étonnant que lors de sa master class, Card insistait sur le fait que les gens les plus intolérants étaient ceux qui affirmaient n’avoir pas de religion. Et de mentionner parmi les nouvelles religions celle du « soi-disant réchauffement planétaire ». Personne dans le public bien élevé n’a osé broncher.

En guise d’ouverture et de clôture, deux films d’exception escamotés par nos distributeurs, Stoker et Byzantium . Dans les deux cas, des femmes de tête se rendent indépendantes en éliminant les mâles. Dans Stoker de Chan-Wook Park, India (Mia Wasikowska) se retrouve orpheline de son père chéri, le jour de ses 18 ans, et estime que son oncle Charlie, surgi de nulle part pour les funérailles, est très louche. D’autant plus que Maman Kidman semble très attirée par son regard bleu et ses manières douces. Quand il casse la nuque d’un jeune homme qui s’apprêtait à la violer, India éprouve un violent émoi sexuel. A partir de ce moment, son apprentissage (du mal) sera fulgurant.

Mia Wasikowska dans « Stoker »

Composé de plans calculés au pied à coulisse et d’une beauté sidérante, le récit tisse une atmosphère de suspicion, de tension et de secrets qui trouve son expression symbolique dans cette coquille d’œuf qu’India démolit lentement sur la table de la cuisine ou dans ce congélateur qui contient bien plus que des provisions. L’auteur de Old Boy (2003) réussit pour son premier film américain un coup de maître d’autant plus admirable qu’il a dû diriger les acteurs au moyen d’un interprète. Hitchcock tirerait son chapeau.

Vampires
Byzantium est la deuxième incursion de Neil Jordan dans le film de vampires (après Interview with the Vampire en 1994). Les règles diffèrent légèrement de la tradition : les vampires vivent à la lumière du jour, ne peuvent naître qu’à la suite d’un rituel dans un lieu unique sur une île reculée dont la localisation ne se transmet qu’entre initiés, et les femmes sont exclues de leurs rangs par principe. Clara (Gemma Arterton), ayant été réduite par des militaires à l’état abject d’esclave sexuelle à l’époque napoléonienne, découvre le secret de l’île et s’initie elle-même, scellant ipso facto sa condamnation aux yeux des autres vampires.

Gemma Arterton dans « Byzantium »

Elle dépasse les bornes en initiant plus tard sa fille Eleanor, rendue syphilitique par l’ordure même qui a dépucelé Clara seize ans plus tôt. Les deux femmes vampires doivent se cacher en permanence de vampires chasseurs lancés à leurs trousses et se trouvent acculées à une vie d’errance peu propice à des gagne-pain stables. La mère se prostitue tout naturellement et ne se gêne pas de vider ses clients de leur sang quand les circonstances l’ordonnent ou le permettent. La fille n’a pas une telle soif de vengeance : elle se contente de se servir auprès de personnes en fin de vie qui ne demandent qu’à « partir ». Ainsi deux siècles se sont écoulés. Eleanor est lasse d’être condamnée au secret et à la solitude et découvre l’amour chez un garçon atteint de leucémie. Elle songe alors à lui faire cadeau de la vie éternelle. Totalement original dans son traitement de la gent et des coutumes vampiriques, le film n’a guère rencontré d’écho auprès de la tribu Twilight.

Kiss of the Damned , le premier long métrage de la fille aînée de John, Xan (diminutif d’Alexandra) Cassavetes, a été nettement plus apprécié, sans doute parce qu’il se pare d’un discours moralisateur : les vampires s’y conduisent de manière civilisée et ne boivent que du sang animal. Mais dans chaque communauté, il y a un mouton noir, incarné ici par l’exubérante Roxane Mesquida, qui boit le sang des humains à grandes gorgées et à qui il arrive d’induire - dans le but ultérieur de les faire chanter - ses cousines abstinentes en tentation, p. ex. en leur présentant une jeune vierge qui s’est coupé les lèvres avec un verre ébréché. Heureusement que la vilaine tentatrice doit éviter, au petit matin, un chevreuil et que sa voiture percute un arbre : lorsqu’elle reprend conscience, le soleil est levé et elle se traîne, blessée, vers la maison, tandis que des cloques se multiplient sur sa peau… et qu’une servante assiste avec délectation à son agonie. Mort classique depuis Dracula (Terence Fisher, 1958).

Yannick Rosset dans « Chimères »

Dans Chimères du Neuchâtelois Olivier Beguin, un touriste suisse, ayant subi une transfusion sanguine en Roumanie, se transforme doucement en vampire avec tout ce que cela implique, photophobie et force physique surhumaine. Il en profite pour trucider quelques loubards avant de s’exploser le crâne, d’hématophagie las. Sa femme, ayant gardé une ampoule du sang de son mari à des fins d’analyse, s’injecte la dose et continue le travail de salubrité publique effectué par icelui. Sa mission accomplie, elle s’expose, sereine, aux rayons du soleil levant.

Enfance abusée
Dark Touch de Marina de Van (qui a remporté à juste titre le « Narcisse » du meilleur film) a comme héroïne une fillette de onze ans, Niamh, probablement abusée, qui se rend compte qu’elle peut faire bouger les objets à distance. Elle met à profit ce pouvoir psychokinétique pour tuer ses parents et mettre le feu à la maison. Elle sauve des petits voisins des sévices de leur mère et prend même en pitié les poupées maltraitées par les fillettes de son école, qui lui font sentir qu’elle n’est pas la bienvenue. Elle décide de se suicider avec les enfants martyrisés, et de faire s’écrouler l’école sur les autres. Comme la loi française ne permettait pas de faire tourner pareil manifeste de désespoir à des enfants français, le film s’est fait en Irlande. Niamh agit avec une violence aveugle, car elle n’arrive pas à décoder les gestes des gens gentils : même sa famille d’accueil y passe.

Missy Keating (à d.) dans « Dark Touch »

Dans Haunter de Vincenzo Natali, Abigail Breslin découvre petit à petit qu’elle fait partie des morts qui hantent la maison d’un tueur en série qui a sévi pendant 60 ans en faisant disparaître des jeunes filles dans un four installé dans le sous-sol. La jeune fille de la famille installée depuis 2012 dans la maison la contacte (elle qui « vit » en 1985), par le truchement de reflets dans le miroir, pour lui faire savoir que son propre père est possédé par l’âme du tueur et que sa famille souffre le martyre. Dans la lignée de The Others (Alejandro Amenabar, 2001), soit du point de vue des fantômes.

Achille Ridolfi et Zacharie Chasseriaud dans « Au Nom du Fils »

Dans Au Nom du Fils , le Belge Vincent Lannoo propose une sorte de solution finale au problème des prêtres pédophiles. Une famille ultracatholique coule des jours heureux sous les ailes du Seigneur : la maman console les affligés dans son émission radio de l’Eglise, le papa s’entraîne avec son fils aîné dans les camps d’été des Croisés de Pie XII. Jusqu’au jour où son revolver enrayé envoie Pater ad Patres. Le fils se laisse alors apprivoiser par le gentil aumônier Achille. Lorsqu’Achille est envoyé « ailleurs » par le diocèse, l’adolescent se suicide de désespoir. La mère exige une enquête sur Achille et lorsque l’évêque évoque la perversité innée des enfants et l’absence de preuves, elle l’occit à coups de Bible bien portés et rafle le dossier des prêtres pédophiles avérés. Les meurtres qu’elle perpètre sont bien sûr mis sur le compte d’intégristes musulmans. Un geste de pardon final recadre le récit dans une optique chrétienne.

« Eega » de S.S. Rajamouli et J.V.V. Sathyanarayana

Riches et pauvres
Eega des Indiens S.S. Rajamouli et J.V.V. Sathyanarayana était la surprise inattendue du festival : un mélange savant d’animation et d’action live sur un rythme frénétique pour raconter l’histoire d’une vengeance à laquelle le spectateur ne peut qu’adhérer. Un riche gangster a jeté son dévolu sur une superbe artiste courtisée également (avec son assentiment) par un jeune homme pauvre. Le riche fait tuer le pauvre et l’âme de celui-ci investit une mouche de passage, qui n’a désormais qu’un but dans sa courte existence : rendre la vie du méchant aussi insupportable que possible. Elle profite de l’aide de la jeune fille qui lui confectionne lunettes et masque à gaz à sa taille. Bref, il faut le voir pour le croire : le meilleur film bollywoodien du millénaire et le prix du jury Mad Movies.

Pat Healy dans « Cheap Thrills »

Cheap Thrills de l’Américain E.L. Katz est un jeu de massacre exemplaire sur la fin de la civilisation. Deux pauvres hères au bout du rouleau sont dragués par un couple riche pour fêter l’anniversaire de Madame. Le mari propose des paris et offre à chaque fois une somme d’argent au gagnant. Les enjeux et défis vont montant : boire des mixtures, déféquer sur le tapis du voisin, baiser Madame, se couper le petit doigt, le manger, tuer le copain. Les acteurs sont criants de vérité et le spectacle révoltant, mais la vérité sous-jacente n’en est que plus évidente.

Au mois prochain

Raymond Scholer