Le cinéma au jour le jour
Cine Die - février 2014

Bilan de 2013

Article mis en ligne le 2 février 2014
dernière modification le 28 janvier 2014

par Raymond SCHOLER

En essayant de classer les 556 films de toutes époques et provenances que j’ai visionnés en 2013, je me suis rendu compte que le cinéma m’a comblé de bonheur au moins une centaine de fois et qu’il n’est nul besoin d’écouter les Cassandre pisse-vinaigre qui annoncent régulièrement la fin du 7e Art. Est-ce à dire que je suis trop bon public ? En inspectant ma liste, vous abonderez peut-être dans ce sens-là. Et vous serez peut-être nombreux à ne pas voir vos films préférés parmi les miens.

J’avoue que je n’ai pas compris l’engouement de la critique mondiale (et pas seulement hexagonale) pour La Vie d’Adèle de monsieur Kechiche, qui, après son chef-d’œuvre Vénus Noire (2010), retombe pour moi dans le travers majeur de ses premiers films : la tchatche interminable et collant à la réalité la plus banale (Abdellatif est selon certains le cinéaste de la durée). Sous prétexte d’authenticité, le cinéma doit-il être documentaire ou mourir ? Le vrai restera-t-il le beau, s’il est étiré en longueur ? Je vous avoue tout de suite que je n’ai jamais réussi à crocher à une série tv : est-ce pour les mêmes raisons d’allergie à la logorrhée ? To the Wonder de Terrence Malick est selon Positif une œuvre trop adulte pour séduire les foules. J’adore Olga Kurylenko et j’ai regardé ce film avec les yeux de Chimène. Pour moi, elle peut batifoler à longueur de journée sur toutes les surfaces possibles et imaginables, même sur une toile tendue à fleur de mer autour du Mont-Saint-Michel, mais cela ne fait pas un film. Et lorsque Javier Bardem entame une homélie sur l’impossibilité de l’amour devant Dieu, c’est tout simplement puéril. Bref, le côté philosophico-poétique de Malick n’a pas fonctionné cette fois-ci.

Les 10 meilleurs (par ordre alphabétique)

1. Die Andere Heimat – Chronik einer Sehnsucht (Edgar Reitz)
Prodigieuse recréation d’un univers révolu, l’Allemagne rurale de 1842, lorsque la misère pré-industrielle fait mourir les enfants de diphtérie et active le désir d’émigrer. Diégétiquement, l’action se déroule dans le même village du Hunsrück, Schabbach (nom inventé par le cinéaste), où nous avons déjà pu suivre les destins de membres de la famille Simon dans trois précédentes sagas : Heimat – Eine Deutsche Chronik (1984), Die Zweite Heimat – Chronik einer Jugend (1992) et Heimat 3 – Chronik einer Zeitenwende (2004). Rappelons que leur histoire commence en 1919 avec le retour de Paul Simon, échappé des tranchées, à la forge paternelle et couvre, à hauteur des petites gens, les signes avant-coureurs du nazisme, la remilitarisation de la Rhénanie, la seconde Guerre mondiale, l’occupation américaine, les années du miracle économique, puis fait un détour vers Munich, où Hermann Simon fait des études de musique entre 1960 et 1970 (histoire de se plonger dans les mouvements sociaux et révolutionnaires de l’époque) pour finir, au Hunsrück, avec la réunification de l’Allemagne et le changement de millénaire. Au total, une durée de 3131 minutes !

Martin Haberscheidt et Antonia Bill dans « Die Andere Heimat »

Avec son nouvel opus, l’octogénaire Reitz éclaire les conditions de vie des aïeux Simon à l’époque du Vormärz, lorsque le Hunsrück faisait partie du royaume de Prusse et que les paysans devaient tribut aux hobereaux locaux pour qui toute revendication libérale se devait d’être réprimée. Filmé dans un noir-blanc digital somptueux, avec des touches de couleur imbriquées pour des objets totémiques ou émotionnels (couronne de baptême, agate, louis d’or, drapeau), le film s’attache particulièrement au personnage de Jakob, fils du maréchal-ferrant Johann Simon : ce jeune autodidacte préfère l’apprentissage des langues et des civilisations au travail manuel, et entretient même une correspondance avec Alexander von Humboldt. Il rêve de l’Amazonie dont il étudie les peuplades et fait des plans sur la comète avec l’amour de sa vie, la petite Jettchen, mais c’est son frère qui épouse la belle et l’emmènera au Brésil. Déjà dans le premier Heimat, deux Brésiliens appelés Simon surgissaient à Schabbach à la recherche de leurs ancêtres. La boucle est donc bouclée. Jakob se concentrera sur autre chose, la première machine à vapeur du village, par exemple, et sur Florinchen qui sait si bien jouer du tuba. Rarement la mélancolie des occasions manquées et la nostalgie du lointain nous ont semblé aussi fortes au cinéma. Pourtant aucun distributeur suisse ne s’est intéressé à ce 4e volet.

Don Johnson dans « Django Unchained »

2. Django Unchained (Quentin Tarantino)
En attendant 12 Years a Slave de Steve McQueen, récit ultraréaliste de la vie d’esclave sur les plantations de Louisiane, le film de notre affreux Jojo préféré s’offre comme une gifle revancharde à Hollywood qui a constamment balayé la servitude noire sous le tapis hypocrite de la bienséance. L’expédition nocturne d’un proto-KuKluxKlan qui expérimente les occultations faciales avec des sacs de jute troués vaut son pesant de jouissance et Leonardo di Caprio fait une répétition générale pour le rôle d’ordure intégrale qu’il semble affectionner ces temps-ci.

« Gravity »

3. Gravity (Alfonso Cuaron)
Le tour de force des plans séquence qui respirent dans un décor (où toute respiration hors combinaison est impossible) créé de toutes pièces à partir de térabytes pose un étalon pour les films à venir.

Joaquin Phoenix et Marion Cotillard dans « The Immigrant »

4. The Immigrant (James Gray)
Dans cette complainte sur l’exploitation des plus faibles par les profiteurs de tous bords dans le New York du début du 20e siècle, les pourris ne sont pas ceux qu’on croit. Le proxénète est un bon patron d’entreprise et trouve sa rédemption dans l’amour pur qu’il porte à la petite Polonaise, laquelle est prête à toutes les humiliations pour sauver sa sœur poitrinaire. Les vraies ordures sont les bons catholiques, comme l’oncle des sœurs, les apôtres de la morale et les flics pourris. Gray est le dernier des romantiques.

Daniel Day-Lewis est « Lincoln »

5. Lincoln (Steven Spielberg)
Dans ce film-cathédrale (je choisis le terme parce qu’il englobe à la fois le côté quasi religieux de l’entreprise et son côté Gesamtkunstwerk), Spielberg se concentre sur la dernière année de Lincoln, sur sa lutte pour faire passer le XIIIe amendement qui va abolir l’esclavage. En passant, il recrée tout l’environnement urbain, politique, civil, militaire, linguistique, mental, moral, vestimentaire, physique et psychique, en investissant chaque protagoniste (et il y en a des centaines) d’une identité propre, à un degré comme aucun film historique ne l’a fait jusqu’à maintenant. À commencer par une des plus bluffantes interprétations que Daniel Day-Lewis ait jamais données, avec une pose de la voix et de l’échine extraordinaire, communiquant instantanément la détermination, mais aussi l’inquiétude et la lassitude du président. Peut-être le meilleur film de Spielberg.

Charlie Hunnam et Rinko Kikuchi dans « Pacific Rim »

6. Pacific Rim (Guillermo del Toro)
Sur ce film pour « ados boutonneux », la critique a écrit les pires âneries : p.ex. « les kaiju seraient les descendants lointains de nos dinosaures » (Positif). Alors que leur origine est clairement signalée comme extra-terrestre : ils surgissent de ce que les physiciens appellent un « trou de ver », dont l’ouverture au fond du Pacifique est confortablement cachée aux yeux des humains. Mais allez expliquer un concept de physique à un littéraire…il bâille dès la première syllabe ! Le genre SF est suspect a priori, le genre des monstres géants à la japonaise doublement. Mais pour peu qu’on soit orienté vers le côté ludique, on peut prendre un plaisir fou à ces combats titanesques, où des quartiers entiers de Hongkong sont dévastés de façon aussi réaliste que possible et où les humains doivent conduire des robots géants pour tenir tête aux attaquants. Il n’y pas de mot en français pour awesomeness, mais Pacific Rim en est le paradigme. C’est aussi le film vers lequel semble avoir tendu tout le genre des kaiju eiga de notre enfance depuis l’ancêtre Gojira/Godzilla (1954, Ishiro Honda). Et c’est à mille lieues des infantiles Transformers (2007/11) de Michael Bay : dans Pacific Rim, la victoire n’est possible qu’à force de sacrifices.

« Pénitence » de Kiyoshi Kurosawa

7. Shokuzai (Kiyoshi Kurosawa)
Voir CINE DIE du numéro de mai 2013

« La Vénus à la Fourrure »

8. La Vénus à la Fourrure (Roman Polanski)
Voir CINE DIE du numéro de juillet-août 2013

Jonah Hill et Leonardo diCaprio dans « The Wolf of Wall Street »

9. The Wolf of Wall Street (Martin Scorsese)
En appliquant aux banquiers le même traitement halluciné et foisonnant qu’aux gangsters (Goodfellas (1990) et Casino (1995)), Scorsese met les premiers sur le même niveau que les seconds et signe son meilleur film depuis The Departed (2006). Même si le mage du pump and dump incarné par Di Caprio se donne comme jovial protecteur des intérêts de ses associés, il n’hésite pas à les trahir in fine pour échapper aux sanctions judiciaires. Nulle rédemption n’est requise pour qui ne comprend ni la notion d’amitié ni celle de la morale la plus élémentaire. Seul compte le profit fait sur le dos d’autrui.

L’attaque de la maison de Ben Laden dans « Zero Dark Thirty »

10. Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow)
A l’instar de The Hurt Locker, où elle avait étudié le travail des démineurs en Iraq avec un souci de documentariste, Bigelow décrit ici la traque et l’élimination de Ben Laden en collant autant que possible aux réalités de l’investigation et du terrain. Ce faisant, elle montre des choses désagréables qui ont fait hurler les critiques qui utilisent l’adjectif « étasunien ». Comme je ne le l’utilise pas, je n’ai qu’admiration à la fois devant le travail des enquêteurs et celui de la cinéaste.

Au mois prochain
Raymond Scholer