Cine Die - Septembre 2007

Coup d’œil sur le Marché cannois...

Article mis en ligne le septembre 2007
dernière modification le 17 mai 2012

par Raymond SCHOLER

En marge de la compétition, de la montée des marches et des événements people, le Festival de Cannes se targue d’être un des plus gros marchés de pellicules au monde. On peut y déguster aussi bien le dernier fleuron du cinéma trash, foncièrement joyeux et décapant, d’un Lloyd Kaufman, qu’une épopée historique thaïlandaise ou un portrait de serial killer millionnaire.

Tromatisme
Poultrygeist : Night of the Chicken Dead (2006, Kaufman) est probablement l’oeuvre la plus aboutie des studios Troma, se présentant à la fois comme film d’horreur, musical et dénonciation de la culture fast food.

« Poultrygeist : Night of the Chicken Dead » de Kaufman

Lorsqu’un “American Chicken Bunker” ouvre une succursale à l’emplacement d’un ancien cimetière indien, les esprits des Indiens morts envahissent les poulets frigorifiés et les consommateurs de ceux-ci se transforment en zombies à faciès de volatile, le plus souvent au bout d’horribles coliques qui donnent lieu à un éventail hilarant de gags scatologiques, quelquefois observés du point de vue du trône. Le personnage le plus intelligent, dont l’appui est déterminant pour venir à bout des zombies, est une aide-cuisinière quasi muette en bourqa : on espère que d’aucuns ne s’en sentiront pas appelés à mettre le feu à des ambassades...

Vive le Siam Libre
King Naresuan (2006), le film le plus cher du cinéma thaïlandais, relate l’histoire du prince siamois qui, à la fin du XVIe siècle, rendit au royaume d’Ayutthaya son indépendance en se révoltant contre la suprématie du royaume birman de Pegu. Le film est mis en scène par le prince Chatrichalerm Yukol, déjà connu pour une autre épopée, Suriyothai (2001).

« King Naresuan » de Chatrichalerm Yukol

La copie montrée à Cannes est un montage effectué à partir des deux premières parties d’une trilogie dont la dernière ne sortira qu’en décembre. Tant que les détails politiques et diplomatiques nous sont exposés au moyen de réunions entre souverains et ministres dans des décors somptueux de palais, le film est d’un statique soporifique : hélas, l’hiératisme solennel semble être le seul mode de représentation de la maison royale en Thaïlande. Dès qu’on passe aux campagnes militaires, le style change du tout au tout et, sans atteindre le rythme effréné d’un Michael Bay, rivalise avec les productions occidentales du même acabit, pimenté juste ce qu’il faut de quelques incursions typiquement asiatiques d’arts martiaux. Bien sûr que les guerrières y sont aussi valeureuses et agiles que les guerriers, ce qui ne saurait qu’ajouter aux attraits du film.

Anti-Stress
Mr. Brooks (2007) est la deuxième réalisation de Bruce A. Evans (sa première, Kuffs, remontant à quinze ans !). Kevin Costner y campe un industriel rangé avec une famille aimante qui a un penchant pour le meurtre gratuit, mais bien exécuté.

« Mr. Brooks », avec Kevin Costner et William Hurt
© La Fabrique de Films

En période de stress, prétextant du travail dans son atelier, il s’élance de nuit, en dialoguant de façon tordante avec sa conscience figurée par un William Hurt goguenard, dans des expéditions létales, étudiées pour que la police ne trouve pas le moindre indice. Jusqu’au jour où il oublie malencontreusement de fermer les rideaux dans la pièce où il s’apprête à sévir. Comme le ton est immoral au possible, notre seul intérêt est de découvrir comment Monsieur Brooks se tirera du pétrin. On sait seulement que ce sera avec brio.

11 septembre (suite)
September Dawn (2006) de Christopher Cain n’a ni l’élégance ni l’inventivité de Mr. Brooks, mais semble souffrir au contraire d’un manque sérieux de moyens qui se manifeste par une prolifération de gros plans à la manière des téléfilms, comme si la présence de trois stars (Jon Voight, Lolita Davidovich et Terence Stamp) avait épuisé d’un coup le budget. Pourtant, l’anecdote n’est pas sans intérêt : il s’agit de la tuerie perpétrée le 11 septembre (déjà) 1857 dans le sud de l’Utah, connue sous le nom de “Mountain Meadows Massacre”. Un convoi de 130 émigrants de l’Arkansas se dirigeant vers la Californie fut attaqué par un groupe de Mormons déguisés en Indiens sous la conduite d’un certain John D. Lee : tous, hommes, femmes, adolescents, furent tués, seuls quelques très jeunes enfants survécurent.

« September Dawn »
© Black Diamond Pictures

Cain réussit dans la séquence de la tuerie à montrer admirablement la folie sanguinaire qui s’empare des meurtriers. Alors qu’il voit comme mobile de ce drame le fanatisme religieux des Mormons (des “gentils” de l’Arkansas s’étaient rendus coupables du meurtre d’un apôtre de Joseph Smith, Parley Pratt, suscitant les représailles, selon la doctrine mormone de l’expiation par le sang), d’autres historiens pensent que la cupidité en était la cause : les Mormons étaient financièrement dans de mauvais draps et les pionniers de l’Arkansas transportaient de l’or et possédaient quelques centaines de têtes de bétail. Toujours est-il que Brigham Young, magistralement campé par Terence Stamp, a trouvé plein de circonstances atténuantes pour le méfait de ses coreligionnaires. Cain affirme que toutes ses répliques dans le film proviennent des dépositions de Young devant la justice. Est-ce pour ne pas encourir les foudres des Saints des derniers jours que le film se présente sous pavillon canadien ?
Où en sont les cinéastes d’antan ?

Le marché donne aussi l’occasion de voir les nouveaux films de cinéastes autrefois adulés, mais tombés maintenant sous le radar critique. Ainsi Before the Devil knows You’re Dead (2007) de Sidney Lumet confirme que cinquante ans après son premier film, Twelve Angry Men (1957), le cinéaste est toujours en pleine possession de ses moyens et livre un âpre portrait d’une famille détruite par la convoitise et la lâcheté. Deux frères organisent le cambriolage de la bijouterie de leurs parents, occasionnant du coup la mort de leur mère, un départ fracassant pour un jeu de massacre sans pitié. Philip Seymour Hoffman et Ethan Hawke rivalisent de veulerie pour le plus grand dégoût de leur père, Albert Finney.

« Before the Devil knows You’re Dead » (7h58 ce samedi-là) de Sidney Lumet
© UGC Ph

Le talent de Nicolas Roeg, connu pour un chef-d’œuvre absolu, Don’t look now (1973), semble en revanche avoir sérieusement baissé, à en juger par le très faible Puffball (2007). A première vue, Roeg utilise les mêmes éléments (il a même trouvé un rôle, totalement inutile d’ailleurs, pour Donald Sutherland), après avoir troqué Venise contre la campagne irlandaise : un couple d’étrangers impliqué dans un projet architectural (rénover une ferme), deux femmes qui semblent avoir des pouvoirs surnaturels (dont Rita Tushingham en vieille sorcière, trafiquant autour d’une certaine pierre dans la forêt avec poupée et décoctions) et l’impression que le lieu lui-même ne désire pas les intrus. La jeune architecte attend un enfant, alors que la quadragénaire Miranda Richardson, la fille de Tushingham, souhaite en vain concevoir un garçon avant qu’il ne soit trop tard. Par quels sortilèges la Tushingham subtilisera-t-elle le foetus de la citadine ? Eh bien, tout reste dans le flou, aucune catharsis n’attend le spectateur, tout s’achève en eau de vaisselle.

Rattrapage new yorkais
Werner Herzog pouvait s’enorgueillir chez nous d’une certaine popularité. Mais depuis quinze ans, c’est le silence radio, si on fait abstraction d’un documentaire sur les pèlerins bouddhistes, Rad der Zeit (2003). Il y a ainsi des cinéastes qui passent de mode. J’ai profité d’un petit séjour à New York pour rattraper Grizzly Man (2005), épitaphe où Herzog essaie de comprendre ce qui peut amener un humain à vouloir vivre parmi les ours, à l’encontre des lois élémentaires de la nature. Timothy Treadwell, qui avait laissé pas mal de documents vidéo sur ses expéditions, n’a pas manqué de payer pour son outrecuidance et s’est fait dévorer en bonne et due forme avec son amie par les plantigrades.

« Le Rose del Deserto » de Mario Monicelli

Manoel de Oliveira n’est pas le seul nonagénaire à faire des films. Mario Monicelli, de sept ans son cadet, vient de nous faire cadeau de Le Rose del Deserto (2006), un petit bijou de tragi-comédie humaniste qui suit un détachement italien d’infirmiers pendant la campagne de Libye jusqu’à la chute de Tobrouk. Les conscrits ont leurs travers, souvent risibles, ou se laissent entraîner dans des actions peu réfléchies, mais ils sont foncièrement braves et attachants. Monicelli, qu’on a connu plus cruel par le passé, garde son fiel pour les généraux qui, du coup, sont présentés comme des caricatures. C’est probablement ce qu’ils méritent.

Au mois prochain

Raymond Scholer