Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mai 2014

Compte-rendu de festivals

Article mis en ligne le 4 mai 2014
dernière modification le 28 avril 2014

par Raymond SCHOLER

Regards sur les sections annexes de la 64e Berlinale et sur le 28e Festival International de Films de Fribourg.

64e Berlinale (sections annexes)

Berlinale spécial
À part Diplomatie de Volker Schlöndorff, qui a déjà eu l’honneur de nos écrans, deux films sont à retenir dans cette section. Das finstere Tal de l’Autrichien Andreas Prochaska transpose les tropes du western dans une vallée tyrolienne isolée, mise en coupe réglée par un pater familias et ses fils dégénérés et violents. Nulle fiancée n’échappe depuis des décennies au viol prénuptial et gare au fiancé qui s’y opposerait : d’aucuns se sont fait crucifier sur place. L’horreur de cette situation n’est que progressivement révélée, après que l’arrivée d’un mystérieux cavalier, venu photographier la montagne et les habitants, eut déclenché des regards inquisiteurs et des paroles lourdes de menace. L’étranger, incarné par un mutique Sam Riley, semble lui-même mû par un dessein secret. On apprendra que sa mère fut celle qui avait pu s’échapper de la vallée la nuit de ses noces. Pour cette vendetta aux accents romantiques, Prochaska a réuni une galerie incroyablement convaincante de gueules du terroir, plus vraies que nature. Et n’épargne pas l’Église, dont l’Autriche est pourtant une des filles fidèles : le curé – longue tradition chez les catholiques – est de mèche avec les tyrans. Roboratif !

Viggo Mortensen et Kirsten Dunst dans « The Two Faces of January »

The Two Faces of January est la première réalisation de l’Irano-Britannique Hossein Amini, scénariste de The Wings of the Dove (Iain Softley, 1997), Jude (Michael Winterbottom, 1996) et Drive (Nicolas Winding Refn, 2011). Entre Grèce et Turquie, en 1962, l’intrigue réunit Rydal, un jeune Américain bilingue qui gagne sa vie comme guide touristique à Athènes et un couple élégant, les MacFarland, la jeune épouse blonde nettement plus jeune que son mari. Par inadvertance, Rydal devient complice d’un probable meurtre perpétré par le mari, qui semble recherché par la mafia. Rydal se compromet de plus en plus, s’attache à la jeune femme, suit le couple qui fuit en Crète où un autre acte de violence involontaire aiguisera la tension entre les deux mâles. Oscar Isaac, Viggo Mortensen et Kirsten Dunst sont au sommet de leur art et l’ambiguïté des situations où personne ne montre jamais ses cartes permet à Amini d’élaborer une atmosphère proprement hitchcockienne. Un film noir sous un soleil méditerranéen éclatant.

Panorama
The Better Angels de l’Américain A.J.Edwards s’offre comme un décalque de Terrence Malick, la philosophie à quatre sous en moins. Cela n’étonne guère, puisqu’Edwards fut monteur sur To the Wonder (T. Malick, 2012) et cameraman sur Making « The New World » (Austin Lynch, 2006). Dans ce beau poème en noir/blanc, il utilise les travellings à fleur de végétation et les panoramiques virevoltants qu’affectionne son maître pour nous immerger dans la vie telle qu’a pu l’expérimenter la famille pauvre d’Abraham Lincoln dans leur masure en bois au fin fond des forêts de l’Indiana, de 1817 à 1820. Entre les tâches quotidiennes, Abe, sa sœur aînée et son cousin arrivent à aménager des espaces ludiques. La tragédie frappe lorsque la mère aimée, Nancy, meurt de la « maladie du lait ». Le père, Tom, laisse son fils de 10 ans veiller sur sa soeur, pendant qu’il part au Kentucky chercher femme. La nouvelle mère, Sarah, s’avère aussi (si ce n’est plus) formidable que la vraie. Elle remarque la soif insatiable d’apprendre de son beau-fils et fait tout pour qu’il ait l’éducation qu’il mérite. Sans ces deux « anges », la destinée de Lincoln eût probablement été différente.

Brendan Gleeson et Chris O’Dowd dans « Calvary »

Calvary de l’Anglo-Irlandais John Michael McDonagh (déjà réalisateur de The Guard en 2011) utilise le secret de la confession catholique pour un scénario particulièrement retors. La victime d’abus sexuels de la part d’un prêtre pédophile veut se venger de façon exemplaire : un autre prêtre, qui n’a rien à se reprocher, expiera en guise et place du premier. Le futur meurtrier se confesse dans le plus strict anonymat au père James, curé d’un village côtier près de Sligo, lui donnant une semaine pour mettre sa vie en ordre. Le prêtre obtempère avec l’espoir de découvrir avant l’échéance fatale l’identité de son meurtrier pour l’empêcher de commettre un péché mortel. Durant cette ultime semaine, il se réconcilie avec sa fille suicidaire qu’il n’a plus vue depuis qu’il a endossé la soutane. Il prodigue encouragements à un vieil écrivain esseulé et espoir à un banquier dépressif. Il visite un cannibale en prison. Même si les forces du Mal semblent le cerner (on lui brûle son église), le père James ne perd ni patience ni compassion. Mais l’allégorie de l’Irlande moderne qui se dégage du film est celle d’une société traumatisée, agressée sexuellement et économiquement, qui se débat dans un vide spirituel dont la religion ne peut plus la sauver.

Rinko Kikuchi dans « Kumiko, the Treasure Hunter » de David Zellner
© Sean Porter

Forum
Dans Kumiko, the Treasure Hunter de l’Américain David Zellner, Kumiko alias Rinko Kikuchi (la petite Japonaise de Pacific Rim et de 47 Ronins) prend Fargo des frères Coen, qu’elle vient de découvrir sur une K7 pourrave trouvée enfouie dans le sable, pour un film documentaire. Ergo, l’argent enfoui par Steve Buscemi près d’une clôture dans le film doit toujours s’y trouver ! La petite secrétaire vole la carte de crédit de son chef, prend un billet d’avion et la voici sur les routes enneigées du Minnesota. Les différents personnages auxquels elle s’adresse pour atteindre son but (un policier qui essaie en vain de la convaincre que Fargo est un film de fiction ; une grand-mère qui l’héberge et lui fait cadeau de Shogun de James Clavell, « un livre sur le Japon ») font le piment de cette aventure qui se termine dans la mélancolie la plus tragique quand il devient clair que la quête éperdue de la petite écervelée, à bout de forces et de ressources, ne saurait avoir qu’une issue.

28e Festival International de Films de Fribourg

Compétition
Quand bien même Han Gong-Ju du Sud-Coréen Su-Jin Lee a décroché le Regard d’Or, nous regrettons qu’une histoire aussi forte que le traumatisme causé par un viol en groupe ait été traitée d’une manière aussi alambiquée, avec force changements de temporalité et irruptions gratuites de séquences oniriques, qui n’ont d’autre effet que de semer la confusion chez le spectateur, alors qu’un traitement frontal sans chichis aurait eu un autre punch. À mon sens, le prix aurait dû être donné à Manuscripts don’t burn , le film tourné en secret par l’Iranien Mohamad Rasoulof qui montre comment les services secrets de son pays ont voulu se débarrasser de 21 écrivains en précipitant leur bus dans un ravin, et comment ils condamnent au silence ceux qui veulent en témoigner.

« Quick Change » de Eduardo W. Roy Jr.

Quick Change du Philippin Eduardo W. Roy Jr. aurait également mérité un prix : le film examine avec une authenticité quasi-documentaire la quête obsessionnelle de jeunesse et de beauté dans la communauté transgenre de Manille, en se centrant sur Dorina, une ex-artiste de variétés qui gagne sa vie en procédant à des injections cosmétiques de « collagène » sur ses pairs. Certaines de ses « patientes » ont besoin de leur injection quotidienne comme d’une drogue, incapables de reconnaître que leurs traits, à force d’être gonflés, sont devenus monstrueux. Tout pour paraître moins ridées que les concurrentes dans les défilés. Dorina est parfois accompagnée dans ses rondes par son neveu Hiro, un gamin d’une dizaine d’années, qui vit avec elle et son ami. Le petit n’est nullement dérangé par la sexualité de sa tante et mène une vie normale d’écolier. Elle le mène à l’école et surveille ses leçons. En somme, les rêves et préoccupations de ces gens sont comparables à ceux de tout le monde et leur quotidien se passe bien jusqu’à ce qu’une mort survienne à la suite d’une injection. Le « collagène » est en fait un silicone utilisé par les garagistes pour traiter les pneus. Mais pour les adeptes, de tels accidents font partie des risques du métier.

« Siddharth » de Richie Mehta

Siddharth du Canadien Richie Mehta suit les pérégrinations d’un pauvre réparateur itinérant de fermetures éclair à Delhi, à la recherche de son fils de 12 ans, disparu à la suite d’un enlèvement dans une ville éloignée où il avait été envoyé pour travailler et arrondir les fins de mois de la famille. N’ayant aucune photo de son fils, il ne peut pas fournir un minimum d’éléments à la police pour qu’elle se lance dans des recherches. L’impuissance intrinsèque de la famille face à une quête impossible rend le film extrêmement poignant.

Aaron Pedersen dans « Mystery Road » de Ivan Sen

Hors Compétition
Mystery Road de l’Australien indigène Ivan Sen utilise des éléments du polar et du western pour stigmatiser le racisme toujours latent entre Blancs et « Blacks » et livre un film noir dont l’histoire est loin d’être finie à l’issue du film. Jay Swan, un détective aborigène enquête sur le meurtre d’une jeune fille retrouvée égorgée au bord de la route. L’enquête l’oriente sur un trafic de drogue organisé par un fermier et son fils, couvert par des ripoux locaux et alimentant un réseau de prostitution juvénile. Le pire, c’est que sa fille, avec laquelle il n’a plus beaucoup de contact, est impliquée. La désintégration des familles par l’alcoolisme ou d’autres addictions est le fléau historique des communautés aborigènes.

Gary Bond dans « Wake in Fright »

Déjà en 1970, Ted Kotcheff avait décrit dans Wake in Fright (ex-Outback) - montré en version restaurée à l’issue du festival - les ravages de la consommation effrénée de bière chez les petits blancs des bleds reculés, où les seuls plaisirs sociaux sont le jeu et l’alcool. Le comble de la déchéance est atteint lorsque les mâles titubants et gueulants, juchés sur leurs 4x4, massacrent des troupeaux de kangourous pris dans la lumière de leurs phares. Un maître d’école en vacances, pourtant censé être plus évolué, se laisse happer par ce cycle d’ivresse et de cruautés pendant quelques semaines. C’est dire que tout le monde peut y être prédisposé. Pas belle, l’humanité !

Au mois prochain
Raymond Scholer