Le cinéma au jour le jour
Cine Die - juin 2015

Far East Film Festival

Article mis en ligne le 3 juin 2015
dernière modification le 30 juin 2015

par Raymond SCHOLER
« The Royal Taylor » de Won-Suk Lee

Corée du Sud
Dans le numéro précédent de Cine Die, je disais tout le bien que je pense de Ode to My Father  : le public d’Udine vient d’abonder dans mon sens en plébiscitant (4,44 points sur 5) cette chronique familiale, à la fois épique et profondément humaine, du Coréen JK Yoon. La Corée rafle également les 2e et 3e positions avec The Royal Taylor de Won-Suk Lee (un jeune Saint Laurent local à la cour de la dynastie Joseon ose présenter des créations non conventionnelles qui révolutionnent le hanbok traditionnel : quand il est appelé à habiller la reine, les jalousies se déchaînent) et My Brilliant Life de J-Yong E (sans doute le patronyme le plus bref du cinéma). Ce dernier film éclaire les derniers mois d’un garçon de 16 ans atteint de progéria, incarné avec une sobriété de tous les instants par un enfant de 13 ans, Seong-Mook Jo. Quand il sort, il met des lunettes de soleil, un bonnet et des gants afin que les gens ne soient pas ébahis par ses rides. Il demande en toute honnêteté à ses parents comment on se sent quand on est jeune. Car ils ont eu leur fils à l’âge de 17 ans et sont maintenant dans leur trentaine, alors que leur enfant est entré dans une vieillesse débilitante. Une dynamique étrange s’est installée entre eux : les parents se comportent des fois comme des gamins, alors que l’enfant fait plus expérimenté et plus serein. Quand il devient aveugle, les adultes doivent rapidement se reprendre en main. Aucune séquence n’est a priori lacrymale, tout procède d’une sensibilité et d’une simplicité exemplaires, d’autant plus propices à une émotion dévastatrice.

« My Brilliant Life » de J-Yong E

En 2007, la chaîne de supermarchés Homever, appartenant au groupe E-Land, congédia brusquement 900 caissières, dont la plupart travaillaient sous contrat à durée limitée. Une nouvelle loi allait prendre effet, obligeant les employeurs à régulariser les contrats temporaires après deux ans de service. En remplaçant les caissières par des employés d’une entreprise sous-traitante, la compagnie échappait aux nouveaux règlements. Nonobstant leur inexpérience en matière de lutte syndicale, les femmes mises à la porte se sont mises en grève en occupant dans un premier temps les magasins. La grève s’étira sur 512 jours avec son cortège de violences policières et d’humiliations avant qu’un arrangement pût être trouvé. La réalisatrice Ji-young Boo recrée cet épisode dans Cart , avec une chaleur humaine digne de Ken Loach et l’efficacité dramatique d’un Costa-Gavras.

« Cart » de Ji-young Boo

Nettement moins réussi fut Gangnam Blues , le nouveau film de Ha Yoo, l’auteur des excellents Frozen Flower (2008) et A Dirty Carnival (2007). Yoo se penche à nouveau sur une entreprise criminelle à grande échelle, le développement, dans les années 1970, du futur quartier de luxe de Gangnam, à l’époque encore terre agricole à proximité de Séoul, par un consortium louche de politiciens, d’agents immobiliers, de gangsters et de banquiers. Tout ce beau monde essaie de s’en mettre plein les poches grâce à des spéculations, des chantages, des trahisons et des éliminations physiques d’adversaires ou même de partenaires. Multipliant les personnages à l’envi pour montrer toutes les ramifications de la pègre, le film nous perd assez rapidement dans des scènes où de nouvelles têtes parachutées complotent avec celles qu’on vient de nous présenter en vitesse trois minutes plus tôt, alors en pourparlers avec d’autres, de sorte que nous nous laissons submerger par une vague impression du mal en action sans arriver à identifier dans les détails qui est allié à qui, à part les deux jeunes premiers, frères jurés depuis l’orphelinat, qui rejoignent deux factions opposées pour pimenter le drame. De temps à autre, une bataille rangée ou un massacre viennent aérer les scènes dialoguées.

« Gangnam Blues » de Ha Yoo

Comme dans tous les films de gangsters coréens, le flingue est banni au profit de l’arme blanche ou contondante. On y va de la hache, de la batte de baseball, de la serpe, de la matraque, du bout de bois, du coutelas, du tuyau et j’en passe. Le summum, vaguement copié sur The Raid 2 (Gareth Evans, 2014), est une séquence qui oppose des légions de mauvais garçons dans un cimetière par temps de pluie sur une terre ferrugineuse ocre, ce qui donne au chef opérateur l’occasion de quelques superbes plans à vol d’oiseau. Malgré son opacité pour le spectateur lambda, nous ne doutons pas que le film soit une métaphore de la société coréenne, mais ce n’est ni la première ni la dernière.

Cambodge
The Last Reel de la Cambodgienne Sotho Kulikar marque les débuts de ce pays au FEFF. Ce fut le film préféré des Black Dragons, noyau dur du public udinien, constitué de critiques et de cinéphiles. Née en 1973, la cinéaste a grandi sous la terreur des Khmers Rouges. Elle dédie son (premier) long métrage à son père qu’elle a perdu pendant cette période. Ayant fait ses armes comme productrice sur Lara Croft : Tomb Raider (Simon West, 2001) et Two Brothers (Jean-Jacques Annaud, 2004) ainsi que sur deux films australiens, Sotho Kulikar jette dans sa première mise en scène un pont entre le Cambodge actuel et le Kampuchéa concentrationnaire de Pol Pot. Une jeune fille, Sophoun, rebelle et éprise de liberté, est déposée un soir par son petit copain, chef d’un gang de motards, près d’un hangar où ils ont coutume de ranger leurs engins. Elle explore les lieux et découvre qu’il s’agit d’un cinéma abandonné.

Ma Rynet dans « The Last Reel » de Sotho Kulikar

Le gardien des motos, Sokha, est juste sur le point de se projeter une toile, car il possédait jadis le cinéma. Sur une affiche, Sophoun reconnaît sa mère, Srey Mom, et découvre qu’elle était star de péplums mythologico-historiques avant l’arrivée des révolutionnaires. Sokha était éperdument amoureux de Srey Mom et la croit morte. Il garde religieusement le dernier film qu’elle a tourné, sous sa direction, avant l’entrée des révolutionnaires dans Phnom Penh et auquel il manque la dernière bobine. Sophoun lui propose, avec l’appui d’un prof de cinéma, de refaire la fin manquante du film sur les lieux originaux et avec l’actrice originale - qui a survécu au génocide grâce à son mariage avec un colonel communiste - et de montrer enfin le film inédit au public et en présence de sa star. Le rôle de Srey Mom est tenu par Dy Saveth, la réelle diva du cinéma khmer classique, ce qui n’est pas le moindre de ses attraits.

Chine et Hong Kong
La vedette attendue avec le plus d’impatience fut Jackie Chan, qui n’a pas démenti sa réputation de modestie et de simplicité, malgré un service d’ordre un tantinet dépassé par des fans faisant irruption de tous les côtés. Quant à la nouvelle superproduction de Daniel Lee, Dragon Blade , qu’il est venu présenter et qui se propose de narrer le contact en 48 avant J.C. de l’Empire Chinois avec les légions romaines sur la route de la Soie, sur fond de choc des civilisations et de message lourdement proclamé de paix universelle, elle restera avant tout dans les mémoires comme un fatras trop décoré (les créateurs de costumes ont eu carte blanche), trop illisible dans les scènes d’action et puissamment ridicule dans le propos.

Peng Lin et Jackie Chan dans « Dragon Blade » de Daniel Lee

Comme tout le monde ne le sait peut-être pas (mais le scénario l’affirme), 36 nations vivent le long de la route de la Soie et pour maintenir les tensions interethniques à un minimum, l’artiste martial Huo An (Chan) a été mandaté comme chef d’une Brigade de Protection. Sa tactique consiste à provoquer les chefs de guerre mal intentionnés en combat singulier pour éviter les morts inutiles. C’est ainsi qu’il mate (au sens premier !) une très séduisante princesse guerrière ouïgoure, qui lui voue dès lors une admiration éperdue. Un beau jour, la Brigade de Protection est arrêtée pour contrebande dans un coup monté, puis condamnée aux travaux forcés dans la ville frontière de Wild Geese Gate dont les murailles tombent en ruine. Une violente tempête de sable contraint une légion romaine fraîchement arrivée sur les lieux à demander refuge dans la forteresse, ce que Huo préconise tout de suite. En guise de gratitude, les Romains utilisent leur know-how en construction pour le rafistolage des murs, ce qui nous vaut des séquences d’un réalisme extraordinaire dans un décor aux dimensions impressionnantes. La fraternisation des Asiatiques et des Romains donne lieu aussi à un anachronisme qu’il faut voir pour y croire : les soldats romains chantant en chœur leur hymne national (?) la main droite sur le cœur comme de bons Américains. Ils s’expriment d’ailleurs en anglais, alors que les autres nationalités parlent leur idiome. Mais ces bons Romains sont poursuivis par de méchants Romains sous le commandement du très sadique consul Adrien Brody, car il en veut à John Cusack qui protège le gamin aveugle (sic) que le consul veut éliminer pour des raisons d’héritage. Bref, les scénaristes n’ont pas manqué d’imagination. Il va sans dire que la bataille finale opposera non seulement les bons aux méchants Romains, mais les bons auront l’appui des 36 nations qui désirent la paix le long de la route de la Soie. Ite, missa est.

« The Taking of Tiger Mountain » de Tsui Hark

D’une tout autre facture était The Taking of Tiger Mountain de Tsui Hark, son film le plus accompli depuis des années. Basé sur un opéra considéré comme une des huit œuvres révolutionnaires modèles en 1966, ce récit guerrier qui voit un petit détachement de l’Armée populaire de Libération conquérir, après y avoir infiltré un de ses géniaux agents, une forteresse, creusée par les Japonais dans la montagne, près de Harbin, et occupée en 1946 par un ramassis de brigands violents et dégénérés, est racontée magnifiquement avec une lisibilité maximale et une concentration narrative exemplaire. Les 141 minutes filent comme un train express.

La suite au prochain numéro

Raymond Scholer