Le cinéma au jour le jour
Cine Die - octobre 2015

Neuchâtel et Locarno

Article mis en ligne le 2 octobre 2015
dernière modification le 7 septembre 2015

par Raymond SCHOLER

Suite du compte-rendu consacré au NIFFF, et regard sur la compétition internationale du Festival de Locarno.

15e NIFFF (suite)

Sphère Anglo-saxonne
Commençons tout en bas de l’échelle avec Bridgend , le très démagogique film du Danois Jeppe Ronde, qui s’est déplacé dans cette vallée du Pays de Galles pour nous composer sa complainte sur la malédiction qui frappe les jeunes du coin : ils affichent le plus haut taux de suicides du Royaume Uni. Le réalisateur veut ramener tout à une démission des parents. Mais à voir les comportements tribaux crétins de ces ados, on regrette tout simplement qu’ils n’en finissent pas plus vite. Au lieu de s’apitoyer sur des ados, le cinéma ferait mieux de leur confier des rôles de héros où ils peuvent changer le cours des choses et améliorer le sort de leurs semblables. Deux films de science-fiction s’y attellent avec succès.

Dans son troisième long métrage, Robot Overlords , le Britannique Jon Wright imagine les Îles Britanniques occupées par des robots envahisseurs, dont les astronefs parqués dans les hautes couches de l’atmosphère surveillent la planète comme les drones de la NSA. La population ne peut pas s’aventurer dehors et reçoit la nourriture à la maison par le truchement d’humains collabos comme Ben Kingsley. Pourtant des rumeurs persistantes parlent d’une armée de résistance tapie au fond d’une mine abandonnée et un groupe de jeunes, déjouant facilement le réseau de surveillance, grâce à leurs connaissances de physique, se met en quête de la rejoindre.

Turbo Kid des Canadiens François Simard et Anouk Whissell se déroule dans un monde post apocalyptique où un jeune motard débrouillard revêt les atours de son héros de BD favori pour sauver sa copine pétulante (qui se révèle androïde sans que cela modifie leur affection mutuelle) et contrecarrer les plans de Michael Ironside, borgne saigneur de guerre. C’est potache, gore et touchant tout à la fois. Dans Emelie , premier long métrage de l’Américain Michael Thelin, trois enfants réussissent à se débarrasser d’une baby-sitter démoniaque en mal de bébé qui veut emmener le plus jeune.

Arnold Schwarzenegger et Abigail Breslin dans « Maggie »

Dans Maggie de l’Américain Henry Hobson, Abigail Breslin, la petite Miss Sunshine, qui a bien grandi, affirme la maturité de son talent en jouant avec une intériorisation accomplie une ado infectée condamnée à se transformer en zombie à l’occasion d’une pandémie virale qui a transformé les États-Unis en camp retranché. Arrachée par son père (Schwarzenegger en mode non violent, d’une sobriété étonnante) à une quarantaine ante mortem obligatoire, elle vit ses derniers jours avec sa famille à la ferme et, le moment venu, se suicide plutôt que d’obliger son père à la tuer.

Dans We Are Still Here de Ted Geoghegan, Anne Sacchetti (Barbara Crampton, l’héroïne méga hot de Re-Animator (1985, Stuart Gordon)) et son mari se mettent au vert à la campagne pour refaire leur vie après la mort de Bobby, leur fils adulte. D’emblée, Anne a l’impression que l’esprit de Bobby les a accompagnés dans la maison qu’ils viennent de louer. Et le comportement des voisins laisse songeur : ils savent quelque chose, mais restent sibyllins. Après vingt minutes de film, nous savons que Bobby n’est que la portion congrue de ce qui hante la demeure. Contrairement aux films d’horreur qui accumulent les effets de surprise gratuits avec une régularité de chronomètre, celui-ci construit la tension méthodiquement et dévoile un nid de guêpes d’outre-tombe d’une rare complexité.

Gemma Arterton et Ryan Reynolds dans « The Voices »

The Voices constitue la première incursion de la Franco-Iranienne Marjane Satrapi dans le cinéma de genre. Sujet : la vie intérieure d’un tueur en série schizophrène. Mode : comédie. Tant qu’il n’est pas sous médication, Jerry (Ryan Reynolds) voit littéralement la vie en rose, partageant son appartement ordré avec un chien et un chat dotés de parole. Le chien a une vision hautement morale de son maître, le chat ne pense qu’à lui conseiller le summum d’égoïsme en toute chose. Le chien parle comme un intellectuel anglais, le chat comme un poivrot irlandais. Puisque ce sont les voix intérieures de Jerry, il s’imposait que Reynolds les parlât. Il le fait à merveille. Lorsque Jerry subit des contrariétés, si bénignes fussent-elles, il lui arrive de décapiter des dames comme Gemma Arterton et Anna Kendrick, avec les têtes desquelles, réunies dans son réfrigérateur, il converse.

Patrick Stewart dans « Green Room »

Public et jurys étaient à Neuchâtel sur la même longueur d’onde, car les meilleurs films de la compétition ont été primés : The Invitation de Karyn Kusama (prix du jury de la critique internationale) et Green Room de Jeremy Saulnier (« Narcisse » du meilleur film, Prix de la jeunesse, Prix RTS du public). Green Room est un survival qui (dans la lignée du précédent film du réalisateur américain, Blue Ruin (2013)) ne fait aucune concession au confort moral du public. Un groupe de punk rock se produit dans un établissement louche en pleine forêt, devient inopinément témoin d’un assassinat crapuleux et signe de ce fait son arrêt de mort. Il s’avère que le bouge est géré par une meute de trafiquants néonazis dirigés par Patrick Stewart. La peur stimule l’inventivité et les musiciens apprennent à lutter vite et mourir bien.

The Invitation commence par un dîner entre amis et se termine en jeu de massacre. Will et son amie Kira ont en effet étés invités par l’ex de Will, dont il s’était séparé après la mort de leur fils deux ans plus tôt. Elle est remariée maintenant et semble ravie de retrouver Will et ses amis. Au fil des bavardages, Will sent que quelque chose ne tourne pas rond et que leurs hôtes ont de sinistres intentions. Si vous pensez à l’Ordre du Temple Solaire, vous êtes sur la bonne piste. A part les dernières vingt minutes, toute la tension du film est distillée par les dialogues et les regards dans une mise en scène tirée au cordeau. Kusama a fait du chemin depuis Aeon Flux (2005).

Kodi Smit-McPhee et Michael Fassbender dans « Slow West »

Mon coup de cœur du festival, Slow West , n’avait rien à voir avec le fantastique. Il s’agit du premier film de l’Anglais John Maclean. Ce n’est rien de moins qu’une véritable réinvention du western. Jay, un jeune aristocrate écossais traverse l’Ouest américain au lendemain de la guerre de Sécession à la recherche de sa bien-aimée : une altercation entre son père et celui, roturier, de la jeune fille avait abouti à la malencontreuse mort du laird, et père et fille avaient préféré émigrer illico. La candeur du jeune pèlerin ne manque pas de séduire un repris de justice cynique (Michael Fassbender) qui, contre pièces sonnantes et trébuchantes, offre de le protéger dans son périple. Le jeune homme ne se rend pas compte que le temps presse, car la justice écossaise fait rechercher les fuyards et les chasseurs de primes sont sur leurs traces. Ils espèrent que Jay les conduira innocemment vers leur fortune. Intelligence rusée, humour sec et violence abrupte résument l’esprit du film qui fait penser aux Frères Coen. Le réalisateur s’intéresse manifestement moins à l’histoire d’amour juvénile qu’au prix exorbitant que doivent payer les immigrants pour se faire une place au soleil dans le Nouveau Monde. La « destinée manifeste » exige manifestement des sacrifices énormes. La fusillade ultime fait fi des sensibilités trop délicates du public, mais la fin du film est parfaite : non sentimentale, mais pas non romantique, suggérant que même dans la mort peut se cacher la possibilité d’un nouveau recommencement.

68e Festival del Film, Locarno

Compétition Internationale
Les 3 films (sur 19) que j’ai vus de la compétition ont remporté deux prix et une mention spéciale. Tikkun de l’Israélien Avishai Sivan est le plus innovateur. Il décrit l’éveil à la sensualité d’un érudit juif ultra-orthodoxe à la suite d’un jeûne prolongé qu’il s’est imposé. Lorsqu’il perd conscience et que les secouristes le déclarent mort, son père tente à son tour de le ranimer et, miracle !, Haim-Aron revient à la vie. Il s’émerveille de la nature, sort la nuit sur la plage pour jouir de la sensation du vent sur sa peau, se baigne dans la mer, dort le jour au-dessus des saintes écritures, se laisse prendre en stop par des conductrices, va dans un bordel, bref, viole à tout instant les strictes lois de sa communauté. Les rabbins sont outrés de ces transgressions. Son père est tourmenté par la peur d’avoir contrarié Dieu en le réanimant. Sachant son fils en exploration nocturne, il libère le bétail qui attend son heure dans l’antichambre des abattoirs où il officie comme boucher, livrant à Dieu un instrument pour reprendre Haim-Aron auprès de lui, car les vaches s’égarent dans le brouillard épais sur les routes et un accident est alors si vite arrivé. Filmé dans scope noir blanc époustouflant (qui a à juste titre remporté une mention spéciale), Tikkun a aussi reçu le Prix Spécial du Jury.

« Tikkun »

Schneider vs. Bax du Néerlandais Alex van Warmerdam est une jouissive escapade de l’auteur de De Noorderlingen (1992) dans le cinéma de genre. Il n’a malheureusement pas eu de prix. Il relate une journée de travail dans la vie d’un bon père de famille, Schneider, tueur à gages de son état. Le jour de son anniversaire, il reçoit un contrat que le mandataire lui assure simple. Il s’agit de liquider Raymond Bax, un écrivain qui vit seul sur un ilôt du marais, pas loin. Sauf que ce jour-là celui-ci est avec sa maîtresse et il attend sa fille à déjeuner. En plus, il sait qu’un tueur va venir lui rendre visite. Et Schneider apprend à l’occasion de sms qui se croisent que c’est le mandataire même qui a mis Bax au courant. Les dés sont donc grandement pipés et l’histoire se corse avec d’autres arrivées à l’improviste. Le cinéaste dénoue tout ça avec brio et montre comment une innocente jeune femme peut amadouer un tueur sans piper mot. Il aurait dû avoir le Pardo de la meilleure réalisation. Celui-là est allé, hélas, à Cosmos, où Andrzej Zulawski se vautre dans l’absurdité énigmatique, excentrique et excitée de Gombrowicz avec force logorrhées à la fois dans la langue de Molière et un idiome plus idiot proféré par le seul Jean-François Balmer. Tout cela relève du goût acquis.

Au mois prochain

Raymond Scholer