Le cinéma au jour le jour
Cine Die - novembre 2015

Locarno

Article mis en ligne le 8 novembre 2015

par Raymond SCHOLER

Où l’on se penche sur la suite des commentaires liés au 68e Festival del Film, Locarno.

Piazza Grande
Amnesia de Barbet Schroeder (en dehors du fait qu’il aurait dû être tourné des décennies plus tôt, quand les amnésiques allemands pouvaient encore à bon escient être confrontés à leurs responsabilités) tourne hélas au ridicule quand le jeune musicien allemand, qui devient le voisin de l’exilée sur Ibiza au début des années quatre-vingt dix, tombe des nues en découvrant qu’elle est allemande, alors que l’accent à couper au couteau de Marthe Keller dans la langue de Shakespeare aurait dû d’emblée lui mettre la puce à l’oreille ! Bombay Velvet , sur la naissance, grandeur et décadence d’un caïd de la mafia de la métropole indienne (depuis l’indépendance jusque dans les années 60) montre qu’Anurag Kashiap, révélé il y a trois ans, à la Quinzaine des Réalisateurs cannoise, par Gangs of Wasseypour , peut aussi se fourvoyer. Il essaie d’imiter son mentor Scorsese : le héros incarné par Ranbir Kapoor affiche le look et la gestuelle de Robert de Niro, le rythme endiablé des séquences sur un accompagnement jazzy similioccidental est très scorsesien et le montage est assuré par la monteuse du Maître, Thelma Schoonmaker ! Mais ses personnages - et même ses décors - ne dépassent jamais le statut de créations de cinéma, ne s’inscrivent jamais dans un réel reconnaissable. D’où un fatal sentiment de lassitude du spectateur devant tant de professionnalisme vain.

Ranbir Kapoor et Anushka Sharma dans « Bombay Velvet »

Jack de l’Autrichienne Elisabeth Scharang ausculte le mystère du réel tueur en série Jack Unterweger. Ce notoire étrangleur fut une première fois condamné en 1976 pour le meurtre sadique d’une jeune femme. Dans sa cellule, il se mit à écrire romans et poèmes et édita même une revue littéraire à laquelle contribua entre autres Elfriede Jelinek. Les milieux culturels considéraient son cas comme exemplaire d’une réinsertion sociale réussie et s’activaient pour le faire libérer. À sa sortie en 1990, il devint la coqueluche de la jet set viennoise. Deux ans plus tard, il fut arrêté pour avoir tué 11 prostituées par strangulation avec leurs propres sous-vêtements.
L’accumulation d’indices suffit à le faire condamner, malgré ses dénégations. Il se suicida illico. Le film a l’air de poser la question : était-il l’auteur de cette série de meurtres ou fut-il convaincu du fait de ses antécédents ? Toujours est-il que l’interprétation illuminée de Johannes Krisch nous donne la chair de poule requise : nous avons bien du mal à trouver où réside le sex-appeal de cet individu squelettique aux dents avariées auprès des femmes, mais sa capacité à manipuler son entourage est manifeste. Comme le film est avare d’informations, la question posée reste en suspens.

Johannes Krisch dans « Jack »

Dans Guibord s’en va-t-en guerre , le Canadien Philippe Falardeau fait appréhender les rouages complexes, mais en fin de compte transparents, de la politique québécoise, empêtrée entre les revendications des écolos, des syndicats et des Amérindiens, par un Candide haïtien bien fûté (du splendide nom de Souverain), qui a tout compris du jeu démocratique. Trainwreck de l’Américain Judd Apatow révèle en Amy Schumer une actrice sans peur ni reproche qui, nonobstant un faciès de hamster bien nourri, ne se gêne pas de revendiquer haut et fort le droit à une vie sexuelle épanouie, ce qui donne lieu à de réjouissants échanges avec ses multiples partenaires. Le fait qu’elle trouve, un peu malgré elle, l’âme sœur sur son chemin, n’est pas pour nous une reddition au conformisme ambiant, mais bien la juste récompense d’une vision correcte des enjeux vitaux. Der Staat gegen Fritz Bauer de Lars Kraume reprend le thème de Im Labyrinth des Schweigens (Giulio Ricciarelli, 2014) : le réveil de la justice allemande, endormie sur ordre d’Adenauer. On sait que les trois quarts des députés du Bundestag de Bonn (sans parler des forces de police ou des administrations) étaient dans les années cinquante des Nazis pure souche, et personne ne s’en offusquait : sous prétexte de promouvoir une réconciliation allemande, on laissait dormir les lions, pour monstrueux qu’ils fussent. Jusqu’à ce que l’injustice criante saute aux yeux de quelques magistrats qui redoutaient eux-mêmes d’être persécutés pour des penchants sexuels taxés de criminels. Et c’est bien parce qu’ils risquaient à tout moment de subir les attaques d’une justice dévoyée, qu’il faut leur être doublement reconnaissant d’avoir initié les premières inculpations pour crimes contre l’humanité devant une juridiction allemande.

Burghart Klaußner et Ronald Zehrfeld dans « Der Staat gegem Fritz Bauer »

Le procureur général du Land de Hesse, Fritz Bauer, juif et homosexuel, et son collaborateur, Karl Angermann, tombé dans les rets d’un travesti téléguidé par des collègues au passé trouble, doivent subir les chantages de mises au pilori pour les empêcher d’aller de l’avant dans leur poursuite d’Adolf Eichmann. Pas étonnant alors qu’ils recourent au Mossad pour arriver à leurs fins. Burghart Klaußner, dans le rôle de Bauer, est tout simplement époustouflant de justesse.

Histoire(s) du Cinéma
L’héritage du cinéma occupe une place grandissante dans la programmation locarnaise, pour le grand bonheur de ceux parmi les cinéphiles pour qui le cinéma n’est pas seulement une affaire d’actualité. Bulle Ogier, Michael Cimino, Marco Bellocchio, Walter Murch et Edward Norton ont ainsi eu droit chacun à un mini-hommage. Ce qui a permis de découvrir des inédits comme The Painted Veil l (2006) de John Curran, troisième adaptation du roman homonyme de Somerset Maugham après celle, très édulcorée, de Richard Boleslawski (1934) avec Greta Garbo et celle de Ronald Neame (1957), connue sous le titre The Seventh Sin. L’histoire d’un médecin et de sa femme (Edward Norton et Naomi Watts) temporairement en bisbille à la suite d’une infidélité de l’épouse et de leur lente reconquête de l’ harmonie conjugale à l’occasion d’un séjour dramatique (en pleine épidémie de choléra) dans la Chine des Seigneurs de Guerre, a été pour la première fois tournée sur les lieux et avec l’apport de comédiens du cru comme Anthony Wong. Le romanesque colonial et paternaliste des premières versions a fait place à une authenticité plus digeste.

Naomi Watts et Edward Norton dans « Le voile des illusions » de John Curran

Le festival a aussi rappelé et surtout présenté en chair et en os un oublié du cinéma soviétique, le nonagénaire Marlen Khutsiev. Son premier film date de 1956 et il va réaliser ces prochaines semaines, si le destin ne lui joue pas de tour, son nouveau. Iyulskiy Dozhd / Pluie de Juillet (1967), avec son cercle d’intellos trentenaires et leurs interminables bavardages exprimant une insatisfaction et une frustration tout à fait antonioniennes, m’a laissé froid, quand bien même il était requis d’y voir les signes extérieurs du dégel krouchtchovien, sans lequel un tel constat désabusé de l’homo sovieticus n’aurait pu être filmé.

Poslesloviye / Postscriptum (1984), en revanche, est tout à fait original, se limitant à deux personnages, un cadre moscovite, qui travaille sur sa thèse à la maison, et son beau-père qui vient visiter sa fille, alors que celle-ci est partie pour quelques semaines en voyage d’affaires. Le jeune lui propose de l’attendre à la maison. Le vieil homme, chirurgien à la retraite dans une petite ville de province, reste perplexe devant la décoration sophistiquée du logement. Commence alors un tête-à-tête inconfortable entre le gendre, taciturne et égoïste, et le vieil homme, doué d’empathie et d’une intarissable joie de vivre. Il cause de tout, connaît tout et prodigue conseils. Bref, le beau-fils compte les jours. Ce n’est que lorsque le vieil homme décide de partir sans attendre sa fille que le jeune prend conscience du vide laissé par l’absent.

Arturo de Cordova et Leticia Palma dans « En la Palma de tu Mano »

Un autre hommage fut consacré, une fois n’est pas coutume, à un chef opérateur, sans lequel le cinéma mexicain ne serait pas aussi magnifique à regarder, Alex Phillips. Canadien d’origine, Phillips étudie la photographie à Hollywood avec George Barnes dans les années vingt, puis est invité à filmer le premier long métrage sonore mexicain, Santa (1931) d’Antonio Moreno. A quelques rares excursions hollywoodiennes près, le restant de sa carrière – plus de 40 ans, plus de 200 films - se déroula au Mexique : il fut ainsi chef opérateur pour Emilio Fernandez, Luis Bunuel et Arturo Ripstein, et surtout Roberto Gavaldon, Julio Bracho et Arcady Boytler. Je sais que le deuxième trio est nettement moins célèbre que le premier, mais ayant pu visionner En la Palma de tu Mano (Roberto Gavaldon, 1950), Crepusculo (Julio Bracho, 1944) et La Mujer del Puerto (Acady Boytler, 1933) à Locarno, j’envie les cinéphiles latino-américains qui peuvent puiser dans les archives de leurs cinémathèques des films noirs au chiaruscuro exquis et des mélos flamboyants avec des créatures vénéneuses comme Leticia Palma, ou pulpeuses comme Gloria Marin, et des élégants hidalgos du genre d’Arturo de Cordova. Une magie qui s’est perdue dans nos latitudes depuis longtemps.

Rétrospective Peckinpah
Pour ceux qui connaissent bien l’œuvre cinématographique de Sam Peckinpah, la grande découverte de la rétro furent ses courts métrages des débuts et ses films de télévision, qu’il les ait réalisés ou simplement écrits. Qui savait que Peckinpah avait transposé une fable des frères Grimm, Tom-Tit Tot / Le Nain Tracassin , en 1958 ? Les acteurs (muets) évoluent en silhouette et miment l’action sur fond de décors stylisés en couleurs et de musique ancienne tandis que Margaret Lott raconte hors champ.

« Tom Tit Tot » de Sam Peckinpah

Noon Wine (1966) est une adaptation très sobre d’une nouvelle de Katharine Ann Porter, dans laquelle Jason Robards, croyant protéger son employé contre la force excessive du shérif, tue accidentellement ce dernier, plongeant sa famille dans l’opprobre général. Et déjà, les épisodes des séries TV révèlent une intelligence qui manquait souvent au cinéma. Dans Lonesome Road (S.P., 1958), un village entier se ligue pour désarmer son shérif qui a trop tendance à en faire à sa guise. Dans The Kidder (John Peyser, 1958), Doug McClure, considéré par tout le village comme demeuré à cause de sa constante bonne humeur, réussit à en remontrer au farceur qui veut faire une blague à ses dépens. Brian Keith, qui tient le rôle principal dans la série The Westerner (1960), n’est pas un héros, mais simplement un témoin ou, dans les meilleurs cas, un catalyseur de l’action. Quand la soif de l’or l’obnubile, il abandonne même son fidèle compagnon canin, mourant de soif, dans le désert ( Treasure , Ted Post, 1960). C’est quand même un comble !

Au mois prochain
Raymond Scholer