A Bâle
Bâle : “L’Italiana in Algeri“
Article mis en ligne le octobre 2007
dernière modification le 24 septembre 2007

par Eric POUSAZ

Le public bâlois est, on le sait, gavé de productions lyriques déjantées jusqu’à rendre méconnaissable le livret original. C’est probablement ce qui explique sa réaction enthousiaste face à cette production très conservatrice de L’Italienne à Alger de Rossini.

Il n’y a bien sûr rien de condamnable à vouloir laisser la parole au librettiste et au musicien en traduisant aussi fidèlement que possible les didascalies du livret. Mais de là, comme c’est le cas ici avec Patrick Schlösser, à aligner les poncifs dans la gestique et le déplacement des acteurs et à tolérer de longs moments où les chanteurs s’alignent sur le devant de la scène comme pour un concert en costumes, il y a un pas qu’un metteur en scène moderne ne devrait décidément pas franchir. De plus, le décor banal et encombrant d’Etienne Plus évoque un hôtel deux étoiles assez décati où se promènent des personnages en tenues exotiques sans aucun souci de vraisemblance. Le chœur des eunuques ne se différencie que par ses jupes noires de celui des Italiens exilés (qui portent, eux, pantalons !) et l’on n’a même pas pris la peine, dans la scène des Pappataci de nous montrer un Mustafa peu au fait de la culture du spaghetti ; en l’occurrence, il les mange avec la même dextérité qu’un touriste allemand sur une plage de Rimini qu’il fréquente de longue date… Inutile d’ajouter que la musique de Rossini est finalement la seule à nous faire rire, car tout ce qui se passe sur le plateau sent le réchauffé.

Musicalement, la représentation est un pur régal. Malgré la maladie en dernière heure du Mustafa prévu, le théâtre a eu la chance de pouvoir mettre la main sur un chanteur dont l’aisance vocale et scénique était telle le soir de la première qu’on n’aurait pu deviner son parachutage de dernière minute dans cette production inconnue. Oleg Bryjak, entendu peu auparavant en Alberich à l’Opéra du Rhin, est un Mustafa épatant, bien en voix et également bien chantant : son timbre, noir à souhait, fait de plus preuve d’une volubilité qui fait merveille dans le style comique du jeune Rossini. En Isabella pétulante de santé, Mariselle Martinez se délecte des divers traquenards que l’écriture du rôle titre pose à l’artiste qui en a la charge ; mieux, elle en joue comme pour ajouter une touche comique à un personnage qu’elle sait ne pas caricaturer à outrance. Javier Abreu fait de Lindoro un amoureux inhabituellement engagé scéniquement et affronte avec franchise et succès quelques moments parmi les plus ardus que le compositeur a réservés à un ténor dans ses innombrables opéras comiques. Agara Wilewska reste une Elvira très présente, notamment dans les ensembles où son aigu rond et percutant couronne la cacophonie vocale avec un éclat de bon aloi. Marian Popp, par contre, gagnerait à en faire un peu moins car tout chez lui sent l’exagération, depuis son jeu de scène empressé et inutilement agité jusqu’à son chant souvent approximatif car mû par désir de mettre en avant quelques gags finalement grossiers.

Le chœur se tire d’affaire avec les honneurs, mais il est loin le temps où il pouvait légitimement prétendre au titre de meilleur ensemble lyrique de Suisse ! Baldo Poldic dirige d’une main de fer un orchestre admirablement stylé, mais d’une sécheresse qui s’accommode mal des approximations scéniques. De fait, un rendu instrumental aussi affuté aurait mérité une réalisation scénique réglée avec une précision d’horloger suisse…

Eric Pousaz