Un début de festival à la hauteur de sa réputation
Lucerne Festival : compte-rendu

Commentaires sur la première semaine – et sur quelques concerts – de la grande manifestation lucernoise.

Article mis en ligne le octobre 2007
dernière modification le 4 octobre 2007

par Eric POUSAZ

Depuis que Claudio Abbado a créé son Lucerne Festival Orchestra, dont le noyau est formé par les musiciens du Mahler Chamber Orchestra auxquels se joint une brochette de solistes de renommée internationale, la première semaine de la grande manifestation lucernoise baigne dans un état de grâce.

Pendant près de dix jours, en effet, les membres de l’orchestre se produisent en diverses formations pour des soirées de musique de chambre où sont mis à l’affiche des titres rarement rassemblés parce qu’ils exigent une configuration de musiciens trop inhabituelle ; on pense notamment à ce concert du 14 août qui proposait une Sonate de Bach pour flûte traversière et basse continue avant un Quatuor pour flûte de Mozart et la Sonate pour harpe, flûte et alto de Debussy ; en seconde partie de soirée, le Trio op. 99 pour piano et cordes de Schubert précédait le Sextuor à cordes de Brahms. Trois jours plus tard, les cuivres de cette formation offraient une soirée où figuraient les noms de Leonard Bernstein, Gershwin et Johnny Richard…

Concerts symphoniques
Mais ce sont bien sûr les grands concerts symphoniques qui focalisent toute l’attention des festivaliers. Après la Neuvième Symphonie de Beethoven offerte en guise d’ouverture de gala – un concert auquel assistait la Présidente de la Confédération comme le veut la coutume – Claudio Abbado continuait son cycle Mahler avec une 3e Symphonie d’anthologie qui a d’ailleurs été retransmise en direct sur écran géant au Victoria Hall de Genève.
D’emblée le ton est donné avec une entrée en matière d’une majestueuse lenteur : le fameux appel de cors qui va irriguer tout le mouvement semble prendre progressivement possession de cette salle à l’acoustique inimitable. Puis le chef met en place avec une minutie impressionnante chaque bruit de ce pot-pourri de mélodies et de rythmes un peu cacophonique où des bribes de musique populaire et militaires se mêlent au chant des cordes, qui se montrent ici capables de pianissimi impalpables.
Ce qui dès le premier abord séduit dans l’approche du chef italien, c’est sa capacité à faire un sort à chaque note, à donner à chaque motif, si futile puisse-t-il paraître, un poids dramatique signifiant sans mettre en péril l’architecture d’ensemble. Les tempi sont lents, mais tellement habités qu’une sorte de suspense s’installe progressivement, rendant la progression de cette marche presque insoutenable. Dans les mouvements suivants, Abbado parvient également à établir un savant dosage entre la douceur irréelle de certaines mélodies évoquant la musique des sphères et la violence inouïe des éruptions sonores qui auraient pu paraître vulgaires sous une autre baguette, mais qui, ici, signalaient le fragile équilibre entre les différentes forces contradictoires mises en jeu dans cette partition qui ambitionne d’embrasser le monde tout entier.
La direction de Claudio Abbado se caractérise par un refus du geste excessif : le long crescendo de l’adagio final, par exemple, semble avoir de la peine à s’extraire d’une sorte de magma originel dont seules quelques bribes font sens au départ. Le chef semble ici soucieux de faire sortir de la musique elle-même la pulsion rythmique qui va progressivement emporter l’orchestre dans ses remous et amener naturellement l’épanouissement final, puissant mais non tonitruant. Abordée ainsi, cette longue partition incite moins à l’enthousiasme qu’au recueillement, comme en témoignèrent les quelque dix secondes de silence absolu qui succédèrent à l’accord final.
Du côté des voix, dont le rôle est capital dans les premières symphonies de Mahler, l’auditeur fut comblé ; Le solo d’Anna Larsson fut admirable de tension dramatique malgré la qualité étale d’une voix d’une largeur saisissante, alors que les dames de l’Arnold Schönberg Chor de Vienne et les enfants du Tölzer Knabenchor furent tout simplement parfaits dans une interprétation où la naïveté le disputait à l’ironie amère, dualité sensible dans la confrontation des voix féminines épanouies se superposant aux timbres frais et clairs des enfants. Devant tant de maîtrise, on n’en voudra pas trop à l’orchestre de s’être montré moins précis que de coutume (quelques gros couacs du côté des souffleurs ont rappelé que les plus grands spécialistes ne sont pas à l’abri d’une défaillance technique, même dans un orchestre qui se pique de ne faire appel qu’aux meilleurs) et l’on attend avec impatience la prochaine pierre de touche mahlérienne qui sera vraisemblablement posée au début de l’édition 2008 du Festival. (concert du samedi 18 août)

Jiri Belohlavek

Chamber Orchestra of Europe
Il était difficile de reprendre le flambeau symphonique après les dix jours réservés au Lucerne Festival Orchestra. Les musiciens de l’Orchestre de Chambre d’Europe se sont pourtant jetés à corps perdu dans une interprétation brillantissime – jusqu’à en paraître parfois superficielle – du cycle de six poèmes symphoniques que Bedrich Smetana a réunis sous le titre de Ma Patrie. Cette œuvre, qui a redonné aux Tchèques la conscience de leur patrimoine musical en fondant une tradition à laquelle tout compositeur postérieur devra nécessairement se mesurer, n’est pas facile à exporter. Deux pièces ont certes acquis une réputation universelle, mais les autres morceaux sont étroitement liés à une histoire nationale qui nous échappe. De fait, Visherad, Tabor et Blanik s’écoutent plutôt comme des ouvertures d’opéra faites de diverses séquences adroitement agencées mais qui perdent beaucoup de leur intérêt lorsqu’elles servent uniquement de faire-valoir instrumental.
Jiri Belohlavek semblait avant tout désireux de souligner tout ce que le compositeur tchèque devait à Wagner, avec une emphase toute particulière mise sur les appels de cuivre qui se font entendre tout au long de ces fresques historiques, – un comble pour un compositeur dont on dit précisément qu’il a fondé un nouveau style musical typiquement tchèque ! Les cordes, virtuoses, manquaient de liant et ne rendaient pas sensible cet inimitable accent fait de nostalgie, de caresses soyeuses et de sentimentalité réprimée qui fait tout le prix des grandes interprétations offertes par les formations de Prague ou de Bratislava. Sous la direction fougueuse et presque rageuse du chef, les instrumentistes se sont livrés à une véritable démonstration de savoir-faire, ahurissante d’aplomb et de maîtrise, mais hors de propos dans ce contexte. Car au lieu de l’exaltation chère à Smetana, on a surtout eu l’impression que son langage musical, enthousiaste jusqu’à l’hypertrophie, donnait trop souvent dans la facilité et la redondance avec des cuivres aussi extravertis et des cordes au jeu plus endiablée que sensible (concert du lundi 20 août).

Eric Pousaz