“Etat de piège“ au Théâtre de Carouge
Entretien : Dominique Caillat
Article mis en ligne le novembre 2007
dernière modification le 1er novembre 2007

par Verena GRABSCHEID

Deux peuples. Une terre. Deux perspectives et deux Histoires pourtant inlassablement liées l’une à l’autre. Tel est le thème de la pièce Etat de piège, mise en scène par Dominique Caillat au Théâtre de Carouge.

Tous les jours des informations nous parviennent du conflit entre Juifs et Arabes au Proche-Orient – des antagonismes qui semblent insurmontables. Des lueurs d’espoirs et des rêves brisés jusqu’à la consternation et le fatalisme.
Dominique Caillat, avocate, auteur et metteur en scène genevoise vivant à Berlin, a mené d’amples enquêtes et des interviews des deux côtés de la « Ligne Verte ». Ces témoignages constituent la base de sa nouvelle pièce Etat de Piège. Dominique Caillat n’y accuse pas, mais elle donne la parole. Ainsi, Christine, journaliste allemande, veut retrouver deux amis d’enfance, l’Israélien Amos et le Palestinien Abdoul, pour partager des souvenirs et pour les interviewer. Mais un attentat-suicide tue les deux hommes. Seule, dans sa chambre d’hôtel, Christine se voit confrontée à ses propres interrogations et celles de ses amis qui l’entraînent au cœur de la relation conflictuelle des deux peuples.

Dominique Caillat. Photo : Marc Vannapelghem

Quel est le but de cette pièce ?
D. Caillat : Mon but est avant tout de faire une pièce de théâtre. Le drame israélo-palestinien est extrêmement riche en conflits qui suscitent des émotions contradictoires et passionnées non seulement chez les protagonistes mais dans le monde entier. Il soulève des questions éminemment importantes, actuelles et, me semble-t-il, universelles : identités, nationalisme, multiculturalité, instrumentalisation politique de la religion, droit à la sécurité, rôle du passé et de la mémoire en politique mais aussi dans la vie privée, parmi tant d’autres. C’est donc a priori un bon sujet pour la scène. Mais il est vrai que nous ne sommes pas dans le domaine de la fiction : une tragédie est en cours. Cela me donne, ainsi qu’au metteur en scène et aux comédiens, une perspective et une responsabilité particulières. J’essaie de remonter aux sources du conflit : comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les raisons profondes de cette guerre qui semble à la fois absurde et tragique ? J’aimerais montrer les contradictions, les difficultés, l’humanité derrière les grands titres médiatisés. J’espère que le spectateur sortira du théâtre l’esprit empli de questions plus que de réponses faciles.
J’ai aussi essayé de donner une voix à ceux dont on parle moins : les modérés. Le Palestinien et l’Israélien de ma pièce sont des gens auxquels on peut tout à fait s’identifier et qui ne correspondent pas, je l’espère, aux stéréotypes usuels. J’avoue pourtant que la pièce n’est pas neutre : il est impossible de l’être, lorsqu’on plonge dans cette histoire et, n’étant pas indifférente, je prends forcément parti. Les idées de la gauche pacifiste israélienne et de la résistance civile palestinienne sous-tendent « État de piège ». Enfin, j’espère susciter un débat. Parallèlement, ma pièce raconte le destin d’un personnage : celui d’une femme de cinquante ans en pleine « mid-life crisis » à la recherche de deux amis d’enfance, qu’elle ne retrouvera que morts. La pièce raconte son deuil. Comme elle est journaliste, ce deuil prend l’allure d’une sorte de reportage à travers l’histoire.

Cette pièce ne risque-t-elle pas une simple répétition des nouvelles quotidiennes, auxquelles nous ne faisons plus attention ? Quel est son apport en plus ?
La moitié de la pièce est une excursion dans le passé, où tout a son origine, et non dans l’actualité. Quant au présent, son apport, c’est justement d’aller chercher des vérités (multiples, contradictoires) au-delà des grands titres de l’actualité. Nous sommes tout à fait submergés par les informations et devenons indifférents parce que nous n’avons ni le temps ni les outils nécessaires à une réflexion approfondie. C’est abrutissant. Je crois que le théâtre peut être, comme la littérature, le lieu de cette réflexion qui nous manque.

Quelle était votre motivation pour écrire cette pièce ?
Cela vient de mon éducation : en famille nous débattions de la politique mondiale et des grands thèmes sociaux du matin au soir. La deuxième guerre mondiale, l’histoire du peuple juif, le sionisme figuraient en bonne place dans ces discussions. Je n’ai découvert la cause, je dirais la détresse palestinienne qu’assez tard. Lorsque je suis allée présenter à Tel Aviv et Jérusalem une pièce sur le camp de Theresienstadt, j’ai voulu comprendre pourquoi la réalité ne correspondait pas à mes rêves d’adolescente. Encouragée et guidée par des amis de la gauche israélienne qui m’ont poussée à écrire et à dénoncer la dérive actuelle, je suis allée à la découverte de ce conflit. J’ai réalisé des dizaines d’interviews de part et d’autre de la « Ligne Verte » de démarcation, m’immergeant dans des contradictions qui m’ont parfois fait perdre mes repères : sur place, au milieu parfois de la violence, on ne raisonne pas intellectuellement mais avec ses tripes. « État de piège » est aussi cela : la recherche de mes propres repères.
Un point de départ à la pièce a pourtant fourni une anecdote personnelle : mon amitié à l’époque de la guerre des Six Jours, en 1967, avec deux garçons, l’un Arabe, l’autre Israélien. Ainsi, Christine, la journaliste, est nostalgique de son enfance. La nostalgie d’un passé plus heureux, « avant la catastrophe », est un des thèmes de la pièce.

Est-ce que vous ciblez un public/des publics particuliers ?
Tous les publics, bien sûr. Je ne crois pas aux pièces faites sur mesure pour une communauté particulière – experts, jeunes ou autres. Dans la mesure où je souhaite que tout spectateur puisse se voir dans le miroir que je lui tends, chacun est le bienvenu et peut se considérer comme ciblé. Il est clair cependant qu’une pièce de ce genre gagne à être vue également par les spécialistes, qui contribuent énormément, grâce à leurs connaissances et leurs prises de position, à élever le débat. Nous ciblons par ailleurs les étudiants, ce que la collaboration avec le Forum de l’Université va faciliter. Quant aux jeunes, je les cible toujours, puisque ce sont eux qui préparent l’avenir : « État de piège » devrait intéresser les adolescents de 16-18 ans. En Israël et en Palestine, les jeunes sont les plus concrètement touchés par la violence : les soldats israéliens qui participent à des guerres ou sont de garde à un checkpoint en Cisjordanie ont de 18 à 21 ans. Les militants de la résistance et du terrorisme palestiniens sont parfois plus jeunes encore. Les guerres sont toujours, en partie, une affaire de jeunes.

Pourquoi avez-vous choisi une journaliste de nationalité allemande ?
Parce que je m’intéressais au rôle de la mémoire et des traumatismes et parce que, même si le sionisme, né à la fin du 19ème siècle, a été une réponse à l’antisémitisme et non à l’holocauste, tout le destin d’Israël est marqué par la persécution nazie. Les Allemands ont ceci en commun avec les Palestiniens et les Israéliens d’être traumatisés par leur passé. C’était donc, s’agissant d’une Européenne, la nationalité la plus utile d’un point de vue dramaturgique.

La « culpabilité allemande » que porte Christine, n’est-ce pas dépassé aujourd’hui par une grande partie de la population allemande ? Est-ce qu’un jeune public allemand peut comprendre le personnage de Christine ?
Même si les jeunes Allemands ne se sentent pas « coupables » – comment le seraient-ils ? – ils restent extrêmement conscients du passé. Toute la culture est imprégnée des souvenirs du nazisme et des conséquences de la guerre. Ce sont des jeunes qui m’ont incitée il y a une dizaine d’années à écrire une pièce sur le camp de concentration de Theresienstadt. Ce n’était pas mon idée mais celle des adolescents avec qui je travaillais à l’époque et qui ont insisté pendant des mois : c’était leur manière a eux de faire de la résistance ex post facto.
Christine n’est pas censée être typique, elle non plus. Elle est un personnage de théâtre d’une certaine nationalité, d’une certaine génération, avec une histoire familiale et une profession particulières. Christine est avant tout européenne. Elle a perdu deux amis de façon horrible. Elle est déboussolée et tout se mêle dans sa tête.

Le fait de vivre en Allemagne a-t-il influencé votre intérêt pour Israël ? A-t-il changé votre perception ?
Non, je m’intéressais à Israël avant mon installation en Allemagne, où j’ai plutôt été plongée dans la mémoire active de la deuxième guerre mondiale et de la Shoah. Quiconque vit dans ce pays est pénétré par le poids de la mémoire. La confrontation du passé, la remise en question de soi, sont un aspect de l’identité allemande moderne.
Ce qui a changé ma perception, c’est de me rendre sur place en Israël et de rencontrer la réalité concrète, qui n’est pas celle des livres. Ma toute première impression de Jérusalem, en 1997, a été de descendre d’un bus et de me trouver immédiatement entourée de soldats, qui éloignaient la foule car il y avait une alerte à la bombe. Voilà qui ne correspondait pas tout à fait au « jardin dans le désert » utopique de mes lectures.

Pourquoi avez-vous choisi de faire parler deux fantômes ?
En tant qu’Européenne, j’aurais des scrupules à créer un personnage israélien ou palestinien et je me heurterais toujours à la critique – justifiée, bien sûr – qu’ils ne sont pas « typiques ». C’est pour cela qu’ils meurent et sont, non pas des fantômes proprement dit, mais plutôt un souvenir dans la tête de Christine, qui ne les a pas vus depuis 40 ans et qui les reconstitue à sa guise, selon ses connaissances, son instinct et ses besoins. Ils sont flexibles, peuvent changer d’avis. Ils n’ont pas besoin d’être complètement logiques ou typiques. Ils peuvent apparaître et disparaître. Le dialogue que Christine mène avec ces personnages quasi imaginaires est une manière de faire son deuil de deux amis perdus de vue depuis des lustres, qui font partie de son enfance et qu’elle avait souhaité revoir. La perspective de cette pièce est purement européenne.

Pourquoi Christine survit-elle à l’attentat ?
Christine survit car nous ne sommes pas, nous les Européens, les protagonistes directs du conflit israélo-palestinien. Nous n’en sommes que les témoins, des témoins particulièrement intéressés et souvent émus, car nous avons des liens évidents à cette région et aux peuples qui l’habitent.
Il existe bien sûr un parallèle un peu absurde entre le sentiment existentiel de culpabilité de beaucoup d’Allemands et celui de Christine : c’est elle qui avait donné rendez-vous à ses deux amis dans le café qui explose avant le début de la pièce, suite à un attentat-suicide dans lequel ils meurent. Elle a échappé à la mort car elle est arrivée en retard. C’est toujours la faute des Allemands !

Les personnages d’Amos et d’Abdoul, sont-ils des représentants de l’Arabe et du Juif « moyen » d’Israël ou bien sont-ils des caractères fictifs ?
Ils sont tous deux Israéliens, l’un juif, l’autre arabe. Cela les rapproche. Ils ne sont bien évidemment pas typiques, mais bien fictifs. S’ils ont le même âge et que leur relation est relativement harmonieuse, c’est parce qu’ils ont tous deux successivement été des camarades de classe de Christine, en 1967.
J’ai voulu sortir du système de bien des pièces « de coexistence » ou « pacifistes », qui mettent en scène deux ennemis que tout sépare, pour les réconcilier dans un happy-end censé représenter la volonté de paix des peuples. Je crois que c’est un message utopique : l’amitié privée possible entre les combattants ne crée pas la paix, qui est une décision politique.

Najwa, Avi. Pourquoi introduisez-vous ces personnages vers la fin ?
La pièce est un voyage. Chacun a son but dans cette histoire : Christine fait son deuil-reportage, Abdoul veut revoir Najwa, la femme qu’il aime, et Amos veut revoir son fils Avi, qui fait son service militaire dans les territoires occupés.
Les personnages secondaires n’apparaissent pas concrètement sur scène : c’est le désir profond de les rencontrer qui conduit deux morts, Abdoul et Amos, à les imaginer. C’est un moment de pure théâtralité, où Christine, Amos et Abdoul s’entraident, chacun prêtant à l’autre sa voix pour aider à parfaire l’illusion d’une rencontre virtuelle. Pour moi, c’est un moment d’espoir car dans les scènes en questions, les trois personnages principaux sont complètement solidaires dans une certaine harmonie. Mais cette utopie sera vite rattrapée par la réalité.

Propos recueillis par Verena Grabscheid

Du mardi 20 novembre au dimanche 16 décembre : Etat de Piège de Dominique Caillat. Théâtre de Carouge, Atelier de Genève ; salle Gérard-Carrat. En coproduction avec le Forum 2005 – 2008 de l’Université de Genève « Démocratie et terrorisme ».

Début novembre paraît le livre de Dominique Caillat sur le conflit, intitulé « La paix ou la mort. Dans les coulisses du drame israélo-palestinien », édition Labor & Fides. L’auteur y fait revivre les entretiens marquants qu’elle a menés en Israël et dans les territoires palestiniens de 2002 à 2007, qui constituent le tissu de sa pièce. La paix ou la mort, c’est le complément documentaire d’Etat de piège ainsi que son « making of ».

La pièce est co-produite par le Forum de l’Université de Genève 2005-2008, dont le thème est « démocratie et terrorisme", dirigé par les professeurs Alexis Keller et Andrea Bianchi. Ils vont organiser tous les jeudis, à l’issue de la représentation, des discussions.