Au Théâtre de Carouge
Carouge : deux chorégraphies de Gilles Jobin

Présentation de The Moebius Strip et de Moebius Kids, à voir au Théâtre de Carouge.

Article mis en ligne le octobre 2007
dernière modification le 22 octobre 2007

par Bertrand TAPPOLET

En une soirée, deux chorégraphies signées Gilles Jobin se succèdent pour travailler un éternel et médusant recommencement, celui du vivant.

Pièce pour 5 danseurs, The Moebius Strip (2001) offre au premier regard une aire rectangulaire quadrillée composée de ruban adhésif, semblable à la page d’un immense cahier d’écolier. Les évolutions des danseurs resteront soigneusement circonscrites à cet espace contraint. La danse s’initie par une suite d’actions basiques : marcher, s’allonger, se lever, s’asseoir. « Dans cette grille constituée de multiples carrés, les interprètes ont des actions très simples à accomplir qui sont : marcher lentement afin de tenir en équilibre sur les lignes de scotch de 5 centimètres de large, souligne le danseur Jean-Pierre Bonomo. S’il y a des marches verticales, d’autres s’effectuent à quatre pattes. Une option est d’occuper les carrés avec son corps en mouvement ou une anatomie déroulée au sol et structurant une forme générale. Le corps de chaque interprète se dépose en fonction des directions que prennent les autres au sol. Telle est la grille de départ sur la base de laquelle Gilles Jobin a constitué tout un vocabulaire afin d’initier la chorégraphie. »
On doit ici s’arrêter sur la présence incomparable de Tamara Bacci, qui incarne aujourd’hui ce nouvel alphabet du corps en troublant purement et simplement nos perceptions. A la fois délicatement relâchée jusqu’au bout des phalanges et recueillie, elle fascine par un sens de la ligne à couper le souffle. Elle est désormais l’une des interprètes les plus en vue, suite notamment à ses collaborations avec les chorégraphes Cindy Van Acker (Kernel, Pneuma 02 : 05, Fractie) et Foofwa d’Imobilité au détour de sa création Incidences. Animée par une dynamique apaisante, ayant un je ne sais quoi qui la rattache aux figures noires des poteries grecques, elle semble tester chaque articulation dans des jeux fluides d’équilibre où, pour chaque défi physique, existe une multitude de réponses et où un mouvement peut éclater en une quantité de facettes et de nouvelles possibilités.
 

The Moebius Strip, chorégraphie de Gilles Jobin. Photo : Manuel Vason

Chorégraphie en trompe-l’oeil
Non seulement les mouvements conçus en miroir se réfléchissent, mais ils finissent par se superposer. Ils fusionnent même alors que la lumière achève de décliner les corps aux lisières du visible, dans une géométrie sensible et vibratoire. Gilles Jobin a conçu un mouvement organiquement organisé, qui peut se définir par « un système de construction chorégraphique où les interprètes appliquent des règles et des qualités de mouvement prédéfinis, qu’ils choisissent sur le moment en fonction de différents critères liés à leur situation sur la grille » Quel est l’avantage pour le danseur de cette approche du mouvement ? « Géométriser l’espace appelle une conscience plus globale de ce qui se déroule sur le plateau, reconnaît Bonomo. La qualité du mouvement découle à la fois des nécessités de l’action et du fait d’avoir une vue sur le tout. Cette obligation de voir ce qu’il advient durant l’action du danseur induit une manière particulière d’évoluer, souple, lente et constructive. L’interprète est rarement dans une manière de faire qui serait fixée et décidée, prédéterminée. Il est toujours saisi dans une action vue comme déroulement résultant d’une décision, d’une construction générale. »
S’appuyant sur les idées de répétition, de vide et de plein, The Moebius Strip assure le débordement sensuel de sa structure quadrillée par des frôlements de peau. À l’image du récit tel que le conçoit un Maurice Blanchot, cette écriture du corps va du visible à l’invisible. Dans L’Espace littéraire, Blanchot note : « Écrire, c’est entrer dans la solitude où menace la fascination. C’est se livrer au risque de l’absence de temps, où règne le recommencement éternel. C’est passer du Je au Il, de sorte que ce qui m’arrive n’arrive à personne, est anonyme par le fait que cela me concerne, se répète dans un éparpillement éternel. » Propos qui rejoignent l’idée du ruban de Moebius, symbole de l’infini. Soit une surface conçue à un seul bord et un seul côté formée par la torsion d’un papier sans fin, image qui se retrouve recyclée au moment où les danseurs disposent des feuillets à même le plateau. Ainsi la scène finale entrevoit-elle les corps des danseurs inscrits dans une pénombre grandissante. Maintenant scandé de pages immaculées, le sol semble doté d’un relief, s’animer, favorisant chez le spectateur tout un spectre d’illusions d’optique oscillant du flou à la mise au point, de la couleur au noir-blanc.

Trajet inversé
Créée pour 18 danseurs de la Compagnie Virevolte dirigée par la chorégraphe Manon Hotte, Moebius Kids (2007) reprend le parcours de The Moebius Strip en le retournant de l’obscurité à la lumière. Sans oublier d’en redistribuer les principales déclinaisons en les concentrant à l’extrême. On retrouve d’abord de juvéniles quadrupèdes sillonnant la pénombre de leurs furtifs et fantomatiques déplacements. Les tee-shirts blancs et les slips noirs des danseurs font de leur présence glissante à la surface du plateau une avancée de pions parfois semblable à celle d’un jeu de go géant. Tout cela montre à l’envi que la pièce a des allures de combinatoire ludique multipliant les croisements, les intersections pour des greffes de mouvements sans cesse réinventées, comme si le code génétique de cette écriture ne cessait de proliférer en de nouvelles hybridations. C’est athlétique sans jamais cependant verser dans le côté exhibition.
La construction humaine se défait, et chacun se retrouve recroquevillé ; le mouvement lent et continu brouille la vision classique que l‘on a du corps. Les motifs gestuels qui reviennent sont hypnotiques. Les corps forment ainsi d’authentiques chaînes du vivant, où le dernier interprète maillon escalade dans un mouvement continu l’humaine sinuosité de la ligne de corps pour en devenir le premier élément. Sur le même principe, une constellation de chaussures sert de chemin se déroulant et serpentant sous les pieds d’une interprète ; les baskets de queue de peloton étant déplacées par les danseurs aux avant-postes pour dessiner à jets continus la trajectoire à suivre. Un même mouvement continu, spiralé, anime ces mains se plaçant sous les pas d’une danseuse. Et lui assurant une sorte de lévitation naturelle. On assiste ainsi progressivement à une véritable levée de corps en variant les points de contact avec le sol, des mollets aux épaules. Pour mieux rejoindre imperceptiblement la station debout de l’arpenteur pour aligner bifurcations et quadrillages. 

Bertrand Tappolet

Moebius Strip/Kids. Théâtre de Carouge. En collaboration avec l’ADC. Du 31 octobre au 3 novembre.
Rés. : 022 343 43 43