La compagnie Alias en tournée
En Tournée : “Frankenstein“
Article mis en ligne le décembre 2006
dernière modification le 9 juillet 2007

par Bertrand TAPPOLET

Mythe d’entre les mythes, Frankenstein ou le Prométhée moderne, est un roman gothique ou noir qui fera les délices de la littérature anglo-saxonne du XIXe siècle. S’inspirant du drame d’Eschyle, Prométhée enchaîné, il peut
également être considéré comme le premier récit de science-fiction. Dès
l’enfance, il a hanté et fasciné le chorégraphe d’origine brésilienne
Guilherme Botelho.

Botelho est un artiste qui brouille sans fin les pistes, mélange les genres, puisque ce qu’il fabrique ici n’est ni tout à fait de la danse, ni du théâtre, ni non plus de la vidéo, mais un peu des trois. De cette histoire surnaturelle, le chorégraphe a aussi retenu la transposition filmique originale de James Whale avec Boris Karloff dans le rôle de la créature en 1931. Le docteur Victor Frankenstein avait pour ambition de donner la vie par lui-même, mais artificiellement, à une créature humaine. Aux yeux de Botelho, l’homme, créateur immature, abandonne sa créature à son sort, ce qui la rend malheureuse. Les créateurs n’acceptent donc pas les responsabilités qui découlent de leur nouvelle condition de créateur. Leurs créatures sont insatisfaites.
Tout baigne dans une atmosphère ironico-morbide jusqu’au final marqué par l’effondrement d’un plafond-banquise. La pièce chorégraphique retrouve à travers le saucissonnage corporel d’un danseur par des élastiques dessinant une membrane, voire un maillage de contention, les effets de maquillage de Jack Pierce, sobre et inoubliable, grâce auquel une certaine humanité traverse et illumine la monstruosité du personnage dont Karloff sut livrer une interprétation pathétique et grave. Ce procédé de boursouflure, voire de bouleversement de la peau par des ligatures élastiques rappelle de loin en loin le dispositif utilisé dans plusieurs opus théâtraux pour évoquer de manière saisissante "les gueules cassées" de la Grande Guerre 14-18, ses 15’000 défigurés, à la fois monstres et héros au visage ravagé. Le dispositif évoque aussi les portraits tourmentés d’un Otto Dix, rattaché aux positions du réalisme expressionniste, qui propageait un art impitoyable visant à refléter la difficulté de la réalité contemporaine, et dénonçant violemment les horreurs de la guerre, comme dans "Les Mutilés" (1920) qui en dissèque les détails les plus crus. Botelho l’a parfaitement compris ; lieu le plus humain de l’homme, le visage est à la fois un carrefour esthétique et fonctionnel. Toutes les atteintes au visage déterminent ainsi de graves infirmités. Défiguré, le blessé se trouve alors confronté à l’expérience du démantèlement de sa personnalité, comme le mutant hybride imaginé par Shelley dans son histoire surnaturelle.
Beauté interrogée
Au goût du chorégraphe, nonobstant sa laideur, le monstre conserve une forme de pureté, de naïveté. Son nouvel opus, Frankenstein, est dès lors tout entier partagé entre une forme de tendresse pour la créature, née victime, mais qui, pourvue accidentellement du cerveau d’un assassin devient bourreau, se muant en serial-killer. Parmi les dimensions retenues, il y a la monstruosité tératologique, l’aspect de celui qui devient monstre singulièrement du fait de son rapport à la société environnante. Mais aussi le déplacement, l’errance, l’affirmation d’une nature dénuée de présence humaine comme dans ses images projetées évoquant les immenses toiles de peintres romantiques allemands ou américains. Au chapitre du formatage anatomique, l’homme est actuellement décomposé et recomposé par le clonage, les manipulations génétiques. Et Botelho de mettre en questions et en crise la notion de beauté au fil de la création.
La partition a été confiée au compositeur Hans-Peter Kuhn, déjà présent de manière interstitielle dans d’autres opus du chorégraphe, tels “L’Odeur du voisin”, ou dans “Escucha mi cantar”. Connu en danse contemporaine par sa collaboration avec la chorégraphe Sacha Waltz, il tissait pour “noBody” une texture de basses subsoniques continues proprement sidérante. Par instants sérielle et minimaliste, sa composition se développe en contrepoint d’une fièvre de mouvements dans “Frankenstein”. Ce moment s’inscrit dans le travail déjà développé dans Le Poids des éponges. Il rappelle tant le duo réalisé avec une femme inerte et déplacée que les corps tuteurs disposés autour d’une jeune fille à laquelle des officiants faisaient exécuter une samba mortifère en actionnant chacun de ses membres. L’invisible devient proprement visible. Les corps des danseurs disparaissent littéralement derrière l’énergie qu’ils déploient ou des costumes qui semblent se mouvoir tout seul, clin d’œil collectif à un solo de magnifique mémoire exécuté par Joseph Trefeli, ancien danseur de la Compagnie Alias, dans “Contrecoup”. Les portés s’annoncent secs, souvent brutaux et sauvages chez Botelho. Ils sont parfois remplacés par des gestes plus ambigus : on traîne le corps de l’autre, on l’aide à marcher. Le groupe prend donc à plusieurs reprises le pas sur les figures individuelles avec ces tumulus de chairs inanimées ou défuntes, anatomies empilées des danseurs dessinant de grands charniers sous la lune d’ici et d’ailleurs, esthétique de désastres qui se répètent au fil de l’histoire de siècles balafrés par la violence faite au corps. Ou fantasme démiurgique de susciter la vie à partir d’un entassement de chairs mortes.
Cette création aux allures de cabaret tragique ne cesse d’osciller entre illusion et bref retour du réel, lequel, discret, corrompt le "show" du dedans. Témoin au cœur de ce “Frankenstein”, un sidérant défilé de mode d’humains-automates. Botelho nous revient avec cette œuvre ambivalente qui fustige et caresse en même temps son thème : le paraître et tout ce qui s’ensuit. Et le chorégraphe de mettre en exergue « l’importance ravageuse de l’image dans ce monde que l’on tente d’uniformiser ».
Bertrand Tappolet