Mathilde Monnier au Théâtre de la Ville
Paris, Théâtre de la Ville : “Tempo 76“

La chorégraphie Mathilde Monnier présente sa pièce Tempo 76 au Festival d’Automne.

Article mis en ligne le octobre 2007
dernière modification le 6 décembre 2007

par Bertrand TAPPOLET

Le Festival d’Automne à Paris est l’occasion de découvrir Tempo 76, la dernière pièce chorégraphique de Mathilde Monnier créée cet été sur une composition éponyme de Ligeti à Montpellier Danse.

Multiples sont les enjeux historiques, politiques et esthétiques liés aux déclinaisons de l’unisson qui règle la forme canonique du ballet et hante la danse au XXe siècle, des compositions choriques d’un Laban aux shows métronomiques estampillés River Dance se dépliant sur fond de folklore irlandais revisité et de frises quasi martiales d’interprètes. La danse contemporaine hexagonale a souvent fui l’unisson, ce hérisson dont les prolégomènes agencent des déploiements aux effluves sulfureuses asphyxiées par une folie idéologique ou une volonté de toute puissance : cérémonies à stade ouvert dans la Corée de Kim Jong-Il, défilé militaire du 14 Juillet. Mais cette esthétisation incroyable ne se cantonne pas au politique et bat la mesure de l’Entertainment façon ballets aquatiques ou la gymnastique jubilatoire et érotisée conduite par les cheerleaders du football américain étroitement liées aux démonstrations patriotiques.

Tempo 76. Photo Marc Coudrais

Hors champ
Tempo 76 met en scène une communauté de 12 danseurs sur un plateau qui respire au rythme d’une étendue gazonnée. Au fond, une paroi-monolithe coulissante propice à une grande variété d’entrées et de sorties ainsi qu’à un découpage de l’image scénique jouant sur le hors champ. L’organicité collective prend les teintes d’un arpentage de terrain, allant du geste miniature où l’on arrache l’herbette en position étendue aux danses chorales, où chaque interprète réalise des mouvements identiques au même moment. Mais toujours avec de légers décalages dans la synchronie dus au relâchement et à la décontraction manifestes. La répétition d’un même mouvement dans plusieurs corps à des vitesses presque identiques suscite ainsi des déphasages évoluant lentement au fil de l’opus. Tous les danseurs semblent se couler dans la technique de la "micro-tonalité" chère au compositeur hongrois, où un contrepoint finement serré avec de petits intervalles et un grand nombre de voix n’est plus perçu en tant que tel, dans son détail, mais comme masse sonore mouvante.

Pleurs et murmures font écho à la musique de Ligeti pour nous immerger dans un univers panique, un monde édénique qui semble toujours au bord de la dyslexie, de la fatrasie corporelle, du désaxage. Les corps s’ébrouent, shootent dans un ballon imaginaire, exultent au but que l’on devine marqué, miment le geste à réaliser pour d’invisibles partenaires. Un rythme "ni rapide ni lent" baigne un épisode étonnant, possible écho au Poème symphonique pour 100 métronomes de Ligeti. Des corps boussoles évoluent sur le battement métronome de manière méditative jusqu’à s’étendre dans un cri d’effroi que l’on croirait surgi d’un butô post-apocalyptique. Sur un numéro solitaire au bâton, le sol est mystérieusement travaillé par des excroissances, des bulbes menaçant d’éclater sa surface pour accueillir un nocturne mêlant rires continus confinant au malaise et marches furtives.

La chorégraphie se montre sensible à l’évaporation de l’être, à ces instants de fragilité et de doute traversés d’une gestuelle arrêtée ou à peine esquissée. Les présences se révèlent immobiles, incertaines et tiennent lieu à la fois de traces et de préludes à l’agitation rythmique qui les colonise. Toujours l’interprète marque sa résistance à l’embrigadement unifiant et les variations de vitesse font ressembler les évolutions à des nuées d’oiseaux migrateurs. Jusqu’à un solo saisi entre dévoilement et dissimulation scandé par la choralité psalmodique de la tribu. Avec ses chemises blanches traversées de noires cravates, l’uniforme initial des danseurs évoque la discipline des internats. Il laisse place à des kilts et des chemises aux teintes pastel qu’accompagnent une fragmentation et une dissociation des danseurs. Un duo parodique aligne alors les indications orales de déplacements et de mouvements. À l’unisson, Mathilde Monnier a eu l’intelligence d’apposer un élément distanciateur, la conscience aiguë d’un environnement, force invisible qui guide les pas et le regard, sorte de servitude volontaire à un ailleurs.

Bertrand Tappolet

Tempo 76. Du 9 au 13 octobre.
Théâtre de la Ville, Paris.
Rés : 00331 53 45 17 17