Théâtre de Carouge
Carouge : “Steak House“ de Gilles Jobin

Commentaires sur Steak House, chorégraphie de Gilles Jobin présentée à Carouge.

Article mis en ligne le novembre 2007
dernière modification le 24 octobre 2007

par Bertrand TAPPOLET

Pour Steak House (2005), Gilles Jobin fait évoluer six danseurs pris dans des actes parfois très mécaniques liés à des poses sexuellement suggestives et habillées.

La chorégraphie se développe, dans un premier temps, entre deux parois constellées d’étiquettes de boîtes de conserve, un mobilier kitsch, des seaux, des pochettes de disques savamment exposées ainsi que des portraits photos de visages tuméfiés disséminés dans une sorte d’appartement témoin improbable vu en coupe.

Vies sous vide
Si la scénographie de Sylvie Kleiber peut évoquer des intérieurs dans les townships de Soweto où des rames de papier d’étiquettes de produit de consommation peuvent servir de papier mural, l’essentiel demeure dans ces corps devenus objets. Un moment de cette chorégraphie voit le porté d’une danseuse partiellement dévêtue et manipulée dans des positions pouvant rappeler les quartiers de viande peints par le peintre russe Soutine. « Le corps se transforme souvent en un objet, une masse de chair plus ou moins inerte, souligne le chorégraphe. On peut ainsi manipuler jusqu’à un certain point un corps assoupi, inerte. Comme ce fut le cas dans l’un de mes précédents opus, Braindance. Il existe une conscience corporelle au-delà de l’état de veille, de la conscience. Quand on parle de la vie, on est amené à représenter le corps dans un état de relâchement, d’abandon. »

Steak House, choégraphie Gilles Jobin / Parano Fondation © Isabelle Meister

Comme dans un flux continu, tout se monte et se démonte au cœur d’un environnement ponctué d’objets sans cesse subvertis, empilés, contournés, déplacés, escaladés par des interprètes à la recherche d’un positionnement. Cette œuvre est sans doute le possible reflet de nos sociétés, où nombreux sont ceux à vivre entassés les uns sur les autres, constamment reliés et mis en co-précense dans un espace où chacun peut potentiellement cannibaliser et envahir l’autre. Témoin ces scènes ordinaires de la violence conjugale : un danseur se fait battre comme plâtre et est projeté violemment à plusieurs reprises contre une paroi par une femme. Ou un duo prédateur, corps chevillé contre corps, voit chaque main se refermer sur un couteau de cuisine. « On peut aussi pointer un volet communautaire, de tribu urbaine vivant un quotidien partagé dans une sorte de trip psychédélique, tant l’environnement que les costumes évoquant les années pop, suggère Jobin. Les mouvements du groupe enchaînent montées et descentes avant de se réunir dans une sorte de dancefloor, dont ils ressortent pour passer dans un autre monde. »

Ouverture
Dans une autre partie de cet opus, un courant nomade entraîne les arpenteurs hors de ce rectangle d’habitat. Le débordement de cet espace confiné entre deux parois est d’ailleurs inscrit dès le départ, car les danseurs en sortent évoluant sur l’entier du plateau. « Le décor est placé en fond de scène, à cour. Chacun peut regarder vers ce point de fuite, suffisamment éloigné pour que l’on embrasse le dispositif scénique d’un regard, sans avoir besoin de focaliser sa vision, explique le chorégraphe et danseur. Simultanément s’affirme le désir de dire que le monde extérieur existe aussi en alternant les entrées et les sorties des danseurs de cet appartement. À plusieurs reprises, ils en sortent d’ailleurs tous. Cela participe d’une interrogation sur la multiplication à un instant précis des circulations. »

Les corps sont enfin ensevelis sous des couvertures couleur cendre qui gardent le contour et la trace de chaque anatomie, comme dans ces empreintes corporelles surgies de la terre volcanique de Pompéi. L’enfouissement des corps dans la matière même du plateau, leur disparition organisée, est l’un des leitmotivs de l’oeuvre de Jobin. On croise cette dimension sous d’autres modalités dans Under Construction (les danseurs s’enfouissent sous le tapis de danse entrouvert comme on le ferait sous une toile ou une membrane) et au terme de The Moebius Strip où ils ne demeurent des interprètes que leurs vêtements soigneusement disposés au sol comme des aplats colorés.

Bertrand Tappolet

Steak House, du 27 novembre au 1er décembre.
Théâtre de Carouge. Rés. : 022 343 43 43.