Le cinéma au jour le jour
Cie Die - février

Compte-rendu

Article mis en ligne le 3 février 2018

par Raymond SCHOLER

« Ligue pour la vertu » : le retour
Les remous nauséabonds de l’affaire Weinstein ont provoqué deux mouvements contradictoires sur les réseaux sociaux et dans les media : d’un côté le hashtag #Me Too et son pendant français #BalanceTonPorc, qui offrent aux femmes victimes de harcèlement sexuel un exutoire salutaire et éminemment nécessaire, de l’autre une hystérie pro-censure et liberticide qui nous ramène plus de 90 ans en arrière, à l’époque où une campagne de presse nourrie par les ragots et les ligues de vertu pouvait détruire les carrières de vedettes du cinéma. On se rappelle la mise à mort symbolique de Roscoe « Fatty » Arbuckle dans le journal San Francisco Examiner de William Randolph Hearst bien avant son passage devant un jury destiné à déterminer sa responsabilité dans la mort par péritonite de l’actrice Virginia Rappe survenue dans la chambre d’hôtel de la star. Malgré le verdict ultérieur des jurés, exonérant complètement le comédien, l’infâme William Hays mit ce dernier sur une liste noire et fit annuler toutes les projections des films d’Arbuckle avec l’assentiment du comité de censure nouvellement créé des producteurs et distributeurs (MPPDA). Bouc émissaire, Arbuckle devait payer pour les mœurs supposées dépravées de toute une industrie. Sa carrière d’acteur ne s’en remit jamais. L’Histoire, comme elle adore le faire, se répète : Kevin Spacey, sans doute un des plus grands acteurs anglo-saxons des trente dernières années, est depuis octobre 2017 – en fait, depuis l’accusation de harcèlement sexuel par le comédien Anthony Rapp (non, je n’invente rien !) - traité comme un pestiféré. Réagissant comme une vierge effarouchée, Ridley Scott l’a remplacé séance tenante par Christopher Plummer sur le tournage de All the Money in the World pour incarner J.Paul Getty et les collègues de la star, Mark Wahlberg et Michelle Williams, ont dû rempiler pour tourner les scènes à refaire. Vous avez dit « déontologie » ?

De même, Netflix a décidé de ne pas montrer Gore , un biopic où Spacey incarne l’écrivain Gore Vidal. Avant le moindre procès à l’horizon, la carrière de Spacey est brisée net : le public qui l’adore doit s’en accommoder. Et déjà la tentation hygiéniste, appellant à plonger dans le même bain d’infamie les hommes et les œuvres, s’active, même chez nous. Un critique vaudois se réjouissait du (soi-disant) ratage du dernier film de Polanski, D’après une histoire vraie , car il avait enfin toute latitude de détester à la fois le film et son auteur. Une critique du Hollywood Reporter a pondu en décembre un article titré « Pourquoi je n’irai plus jamais voir un film de Woody Allen ». Pourtant, une chose est sûre : si les grands lubriques n’ont plus voix au chapitre, le cinéma s’en trouvera appauvri.

Bilan de 2017
Comme d’habitude, voici ma liste des 15 films qui m’ont le plus touché : tous n’ont pas eu une sortie romande. Par ordre purement alphabétique :

« Baahubali 2 -The Conclusion »

1. Baahubali 2 : The Conclusion (S.S.Rajamouli) Inde
« Le gamin qu’il éleva, l’homme qu’il tua » : toute la démesure et les passions exacerbées de cette saga mythique narrant les luttes épiques pour le pouvoir dans les royaumes de Mahishmati et de Kuntala sont contenues dans cette phrase publicitaire. En comparaison, la plupart des super héros Marvel ou DC sont rasoir et répétitifs. Ne mentionnons même pas Star Wars. (cf. CINE DIE de septembre 2017)
2. Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve) USA/UK/Canada
Extrapolant le monde urbain surpeuplé inventé par Ridley Scott à ses logiques conséquences, au vu des développements dans le monde réel des 35 dernières années, Villeneuve montre une humanité au bout du rouleau où la désertification a rendu la Californie stérile et où les pauvres vivotent dans des décharges polluées, mais où la technologie n’a cessé de progresser (on peut ainsi interagir avec un partenaire hologramme sexué qui n’est qu’un simple fichier numérique), plongeant les classes aisées dans un monde d’ersatz perpétuels, où les bornes entre humains et androïdes sont devenues encore plus floues, puisque ces derniers semblent avoir réussi à procréer.

Laura Dern dans « Certaines Femmes »
© Peripher Filmverleih

3. Certain Women (Kelly Reichardt) USA
« La plus tranquille des grandes cinéastes américaines » (Variety) livre un triptyque d’histoires modestes et mélancoliques de femmes qui trahissent, sans leur vouloir du mal ni même sans s’en rendre compte, des personnes qui leur ont fait confiance. L’absence d’accompagnement musical permet de percevoir avec acuité les bruits naturels, le vent et la respiration des gens préoccupés, ce qui élabore en fait le suspense de ces vignettes, toutes situées au Montana, patrie de l’écrivaine Maile Meloy qui les a écrites. Du cinéma rare et déchirant dans ses implications muettes.
4. Ethel & Ernest (Roger Mainwood) UK/Luxembourg
Film d’animation à tendance réaliste, cet hymne aux gens simples est basé sur la BD de l’illustrateur Raymond Briggs - qui raconte la vie ouvrière (dans un faubourg de Londres) de ses parents depuis leur fiançailles à la fin des années 1920 jusqu’à leurs morts respectives en 1971 – et reproduit avec tendresse la simplicité et les détails de son style de dessin. Une version solaire, en quelque sorte, d’une vie analogue chez Terence Davies.

Allison Williams, Daniel Kaluuya dans « Get Out »
© Universal Pictures International

5. Get Out (Jordan Peele) USA/Japon
Où les Blancs de la bonne société ont trouvé un moyen de subjuguer les Noirs par hypnose pour les réduire à l’état d’hôtes biologiques, prêts à recevoir les cerveaux de vieux Blancs au bout de leur vie. Les douairières tâtent avec délectation les muscles de leurs futurs « maris ». Fable on ne peut plus actuelle dans la très raciste Amérique de Trump.
6. Hacksaw Ridge (Mel Gibson) USA/Australie
Prétextant malicieusement de décrire la vie d’un objecteur de conscience, mais d’un objecteur de conscience qui a eu son heure de gloire à la bataille d’Okinawa, en sauvant des douzaines de vies, Gibson essaie de rendre au plus près les horreurs des combats, avec des torrents de sang et des éclats de chair et d’os qui volent dans tous les sens, bref tout ce qui fait curieusement défaut à Dunkirk de Chris Nolan, trop clean, trop ordré et de ce fait moins percutant que le plan-séquence de 6 minutes sur le même sujet dans Atonement (2007) de Joe Wright.

Charlie Hunnam, Tom Holland dans « The Lost City of Z »
© StudioCanal

7. The Lost City of Z (James Gray) USA
Eclaire somptueusement cette soif d’exploration de l’homme blanc occidental, cherchant sous d’autres cieux des vestiges d’une civilisation perdue qui pourrait lui fournir des compensations affectives aux manques de la sienne. La vie de Percy Fawcett est « une longue quête qui se nourrit de la frustration engendrée par son inaboutissement »(Jean-François Rauger) (cf. CINE DIE de mai 2017)
8. Manchester-by-the-Sea (Kenneth Lonergan) USA
Portrait bouleversant d’un homme brisé qui cherche constamment à se punir et dont le film va progressivement révéler l’histoire. Casey Affleck et Michelle Williams y sont au sommet de leur art.
9. Nelyubov/Faute d’amour (Andrey Zviaguintsev) Russie/F/D/B
Mise en accusation radicale de la bonne société moscovite où les enfants ne semblent plus être que des accessoires du mariage, qu’on peut négliger ou mettre en pension, et qu’on oublie assez vite, une fois qu’ils sont morts. Zviaguintsev continue sa chronique de la glaciation sociétale sous Poutine.

« Paddington 2 »

10. Paddington 2 (Paul King) UK/F/USA
Comme antidote, mieux vaut se régaler des aventures du petit ourson qui répand douceur et confiture à l’orange : il « ne cherche que les bons côtés chez les gens et, souvent, il les trouve ». Le sommet du film est la transformation des pensionnaires d’une prison de Sa Majesté en agneaux civilisés, doux comme les pâtisseries que leur préparent Paddington et l’inénarrable Brendan Gleeson.
11. Passengers (Morten Tyldum) USA
Le plus sobre des films de science fiction depuis Gravity (Alfonso Cuaron, 2013), mais aussi une des plus belles histoires d’amour entre un homme et une femme, même si les prémisses s’en déroulent sous la contrainte, ce qui a valu au film une volée de bois vert de certains critiques. (cf. CINE DIE de mars 2017)

Stacy Martin et Louis Garrel dans « Le Redoutable »

12. Le Redoutable (Michel Hazanavicius) France
La plus caustique et la plus drôle des comédies françaises. Elle brosse le portrait d’un Jean-Luc Godard en pleine crise existentielle après l’insuccès de La Chinoise (1967), qui aura des répercussions sur le couple qu’il forme avec la trop jeune Anne Wiazemsky . Louis Garrel incarne le mage de Rolle à la perfection jusqu’aux plus infimes modulations langagières. La dispute dans l’habitacle de la voiture au retour du festival de Cannes est un grand moment d’anthologie. Indispensable pour tout cinéphile !

Adam Driver et Andrew Garfield dans « Silence »

13. Silence (Martin Scorsese) Mexico/Taiwan/USA
Le golgotha de deux jésuites portugais au Japon du 17e siècle, où les catholiques étaient persécutés. Scorsese persévère dans son obsession du reniement et de la rédemption, chère au catholique qu’il est. Qu’il puisse la rendre convaincante pour un athée, tient du miracle.

Chris Hemsworth dans « Thor Ragnarok »

14. Thor : Ragnarok   (Taika Waititi) USA
Depuis des années, les films de super héros me gonflent avec leur sérieux et leur morale imperturbables, leurs pif-paf répétitifs et leurs préoccupations basiques : quelle jouissance donc que l’irruption d’un esprit profondément farceur et ludique (le réalisateur de What we do in the Shadows (2014)) dans l’univers de ces sentencieux personnages, esprit qui détourne, au profit d’un amusement homérique de tous les instants, les destinées des divinités nordiques (et de créations Marvel moins mythologiques) de Roy Thomas et de Stan Lee.

Andy Serkis dans « War for the Planet of the Apes »

15. War for the Planet of the Apes (Matt Reeves) Canada/NewZealand/USA
La conclusion de la nouvelle série inspirée du roman de Pierre Boulle atteint une plénitude miraculeuse, qui voit l’humanité s’autodétruire en luttes intestines et mourir à petit feu à la suite du virus de la perte de langage, tandis que les simiens sortent de la servitude et trouvent leur terre promise après la mort de leur Moïse, pardon, de leur César.

Le meilleur film helvétique fut sans conteste Die Göttliche Ordnung de Petra Volpe.

Bonne année à tous

Raymond Scholer