Opéra national du Rhin, Strasbourg
Strasbourg : “Cassandre“ et Musica

Ouverture de saison à l’Opéra du Rhin, en liaison avec le festival Musica.

Article mis en ligne le novembre 2007
dernière modification le 29 octobre 2007

par Pierre-René SERNA

L’Opéra national du Rhin a ce privilège unique d’ouvrir chacune de ses saisons avec une œuvre lyrique d’aujourd’hui. En liaison avec le festival Musica, qui investit par ailleurs tout Strasbourg d’effluves musicaux actuels.

Cassandre fait partie de ces œuvres élues de la musique contemporaine, reprises régulièrement. Cas encore plus exceptionnel pour un opéra. Créé en 1994 au Châtelet, l’ouvrage a depuis essaimé sur tous les horizons, de la Finlande à l’Allemagne, de Lucerne à Madrid. À l’Opéra du Rhin, il s’agit d’une toute nouvelle production, étrennée il y a peu aux Ateliers Berthier de Paris. Elle est confiée au travail scénique de Georges Lavaudant, dont les mérites ne sont plus à vanter. Il choisit un dispositif unique, tout de gris, où au-devant de l’orchestre et de projections vidéographiques, un praticable métallique en forme de conque parcouru de fils barbelés accueille l’unique intervenant : Cassandre. Celle-ci revient à Astrid Bas, actrice consommée et diseuse hors pair, présence immanente, dont on regrette seulement la sonorisation un peu excessive. Car c’est un drôle d’opéra que Cassandre, sans chant et sans autre voix que celle d’une comédienne. Cette dernière est omniprésente durant la petite heure de l’ouvrage, tissant dans un débit vif le texte de la prophétesse antique, tel que l’a transposé l’autrice Christa Wolf. Les allusions au contexte est-allemand, son effondrement (alors pressenti), son oppression, comme aux guerres ravageuses de notre temps et de tous temps, sont manifestes.

Cassandre (Astrid Bas). Photo Alain Kaiser /Opéra national du Rhin

Michael Jarrell, compositeur au vent en poupe et Genevois pur jus, marque l’œuvre de son empreinte. Il s’approprie la version francophone du texte, à partir de la matrice allemande d’origine, pour en faire un drame tout intérieur que la musique vient sertir. Et quelle musique ! scintillements ou tremblements, jouant de l’assonance, de la répétition ou du cri instrumental. Nulle chapelle et nulle école, Jarrell est entier dans ce raffinement complexe qui ne saurait ressortir des modes ou des tendances. L’Ensemble Intercomtemporain en traduit au mieux les nuances et les emportements sous la baguette sûre de Jean Deroyer, aidé ponctuellement par l’électroacoustique Ircam. Le genre du monodrame lyrique, de Berlioz à Schoenberg, est renouvelé et trouve ici sa correspondance dans notre époque incertaine.

Musica
Musica ne se contente pas de collaborer avec l’Opéra de Strasbourg, mais comme chaque début d’automne depuis maintenant vingt-cinq ans, explose dans toute la ville pour offrir le meilleur panorama qui soit en France des musiques d’aujourd’hui. Deux hommages signalent cette dernière édition : György Ligeti, tristement disparu l’an passé dans l’indifférence des médias, et son élève le plus direct et le plus prometteur, la Coréenne Unsuk Chin. Les classiques que sont désormais Lontano, les Études pour piano ou San Francisco Polyfony, signent la création d’un monde, novateur et frais dans ces années 70, et l’installation de Ligeti comme un musicien capital (l’un des seuls ?) de la seconde moitié du XXe siècle.

Chin est, elle, éprise de liberté, tout comme son maître, sans donc le suivre obstinément. Lancée en 1991 par son chef-d’œuvre, Akrostichon-Wortspiel, pour voix et ensemble instrumental, sa carrière n’a cessé d’alimenter l’intérêt des plus prestigieux interprètes. Mais peut-être que le Concerto pour violon ou Kala n’atteignent au même charme immédiat qu’Akrostichon, un coup de maître dont la première écoute fait naître le désir de la réécoute (ce dont peu d’œuvres d’aujourd’hui, aussi vite oubliée qu’entendue, pourraient se targuer). Une beauté sans fêlure. Il en est presque de même de ses propres Études pour piano. C’est dire que voilà enfin un compositeur qui tranche et s’affirme. D’autant que la musique de Chin est à Musica des mieux servies, avec le toujours judicieux Ensemble Modern dirigé de main ferme par Franck Ollu, l’Orchestre de la radio de Stuttgart (une des meilleures phalanges qui soient à travers la planète musicale, en dépit du peu de bruit qu’elle fait) sous la battue franche de Rupert Hubert, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg vigoureusement mené par son chef titulaire et inspiré Marc Albrecht, la sensuelle soprano Gabriele Hierdeis, ou le prodigieux (et si peu célébré) pianiste Andrew Zolinsky. Les uns et les autres tout aussi probants dans Ligeti.

Quant à François Sarhan, le nouvel espoir français, plus ou moins protégé de Boulez, son Testimony prolonge la veine de Jarrell, pour ce qui est du monodrame lyrique confié à un récitant (le compositeur lui-même, qui narre une sorte de journal intime), sur une trame musicale oscillant cette fois entre jazz, rock et élans répétitifs. Une expérience quelque peu nombriliste, un peu déroutante et d’autant plus attachante.

Pierre-René Serna