Le cinéma au jour le jour
Cine Die - septembre 2018

Compte-rendu

Article mis en ligne le 1er septembre 2018

par Raymond SCHOLER

Où il est question du 18e Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF)

CINE DIE
Compétition
La présence, en tant que président du jury international, d’un des plus grands cinéastes contemporains, David Cronenberg, suffisait à nimber d’une aura particulière cette nouvelle édition du NIFFF. Ceux qui n’avaient jamais vu sa magistrale adaptation de Crash (1996) de J.G.Ballard, purent découvrir un chef-d’œuvre ultra-dérangeant du cinéma fantasmatique moderne, un cantique malade célébrant les noces barbares de la chair et du métal. Pour sa conférence, le maestro avait exigé d’être surtout interrogé sur son œuvre littéraire, son premier roman, Consumed (2014), ayant récemment fait l’objet d’une traduction française. On apprit ainsi que le premier rêve d’ado de Cronenberg était de devenir un écrivain… maudit, un peu à la William S. Burroughs, de l’œuvre duquel il a plus tard adapté le réputé inadaptable Naked Lunch en 1992. Concernant ses futurs projets de cinéma, Cronenberg n’hésita pas à proclamer que l’avenir appartient à Netflix, qui propose des cadres bien plus arrangeants pour les histoires qu’il se propose de raconter et que le cinéma tel que nous le pratiquons est promis à l’obsolescence.

« Climax » de Gaspar Noé

Le film sur lequel le jury a jeté son dévolu pour le prix suprême, Climax de Gaspar Noé, est tout à fait dans la ligne cronenbergienne d’œuvre pointue et radicale avec ses plans séquences de danses endiablées, d’intoxication en groupe et de descente métaphysique aux enfers. Le seul autre prix donné par le jury fut le prix Imaging the Future à Alan Lampert pour ses décors stylisés de Piercing de Nicolas Pesce, joli duel entre un client qui projette de découper en morceaux une prostituée et celle-ci qui est également accro aux sensations vives de la chair mortifiée, film qui se termine nécessairement avant que les choses ne deviennent insupportables. Un exercice de style SM essentiellement linguistique et comportemental adapté d’un récit de Ryu Murakami. Le public plébiscita de son côté le film japonais Kasane de Yuichi Sato, où deux femmes échangent leurs visages au moyen d’un baiser magique, permettant à celle qui est défigurée, mais a du talent à revendre, de devenir une actrice célèbre sous les traits et le nom de celle qui est de toute beauté. Mais, comme chez Cendrillon, le charme n’opère pas tout le temps.

Christine Sønderris dans « Cutterhead »

Dommage que deux films remarquables n’aient pas eu droit à une récompense. Il s’agit d’abord de Cutterhead du Danois Rasmus Kloster Bro, où une responsable des relations publiques visite le chantier pharaonique de la nouvelle ligne du métro de Copenhague et se retrouve, à la suite d’un incendie inopiné, isolée dans un sas pressurisé en compagnie de deux ouvriers. L’oxygène et l’eau commencent à manquer, la lumière n’est plus accessible que sur smartphone. L’instinct de survie s’avérera sans pitié.

Anastasia Pustovit et Maksym Samchik dans « When the Trees Fall »

L’autre film, When the Trees Fall , est une première œuvre et sa réalisatrice, l’Ukrainienne Marysia Nikitiuk, est la grande découverte de cette compétition. Avec des images qui semblent inventer une nouvelle façon de regarder le monde rural, Nikitiuk révèle un talent plastique hors pair pour nous faire entrer dans la réalité passionnelle de la jeune Larysa, pressée de se soustraire à son oppressant milieu familial et amoureuse d’un beau voyou qui lui promet la lune, et dans l’imaginaire peuplé d’animaux magiques de sa cousine, une petite fille de cinq ans. Seuls les rêves de l’enfant semblent prendre consistance, les adultes en sont pour leurs frais.

« Vuelven » de Issa Lopez

Vuelven (signalé dans le catalogue sous le titre « international » - une plaie planétaire ! - de Tigers are not Afraid ) de la Mexicaine Issa Lopez décrit les mille ruses de survie des enfants des rues dans un Mexique pris en otage par les narcotrafiquants (dont un chef est en même temps politicien en vue : on ne saurait être plus clair). Le nombre de ces enfants ne cesse d’augmenter, car leurs parents sont victimes de règlements de compte. Là aussi, il y a du réalisme magique : les fantômes des parents assassinés guident les pas de leurs petits.

« Comprame un revolver » de Julio Hernandez Cordón

En extrapolant la situation désastreuse actuelle dans un avenir encore plus désespérant, l’Américain Julio Hernandez Cordón livre une véritable vision d’enfer du Mexique dans le noirissime Comprame un Revolver , une coproduction mexico-colombienne. Il n’y a plus que des mâles dominants, les soldats des cartels, et des mâles soumis, utilisés comme esclaves. Les femmes sont en voie de disparition. Une petite fille, Huck, dont le père est gardien d’un terrain de baseball utilisé par les tueurs des cartels, est en permanence déguisée en garçon. Quand le père est emmené vers un funeste destin à l’issue d’une fête des gangs, qui se termine évidemment en bain de sang – les cadavres sont transformés dans la vision des enfants en simples schémas 2D découpés – la petite fille rejoint une bande de garçons débrouillards qui vit en marge le long d’une rivière comme celle de Huckleberry Finn de Mark Twain.
Autre film sur l’enfance meurtrie, le film autrichien The Dark de Justin P. Lange narre les sentiments qui s’instaurent entre une fille zombie qui se nourrit des gens imprudents qu’elle tue dans les profondeurs de sa forêt et un adolescent rendu aveugle par le pédophile qui a abusé de lui.

Andrew Garfield dans « Under the Silver Lake »

Under the Silver Lake de l’Américain David Robert Mitchell raconte, dans un Los Angeles peuplé de sirènes en bikini, les tribulations d’un trentenaire glandeur en rut, à la recherche de sa dernière conquête, soudain disparue de tous les radars. Grand adepte des théories du complot, Sam est convaincu de dénicher dans les textes imprimés, que ce soit dans les journaux, dans une chanson ou sur les boîtes de céréales, des messages cryptés, des signes, qui vont lui montrer le chemin vers sa belle-aimée. Le comble, c’est que cela marche, puisque le film est une fable. Comme Alice au Pays des Merveilles, Sam se laisse guider d’impasse en épiphanie, sur un itinéraire labyrinthique qui ne néglige ni les broussailles ni les entrailles de la Ville des Anges, et l’amène en des lieux inconnus où se déroulent des choses insoupçonnées. La photographie, due à Michael Gioulakis, a un velouté des années cinquante, une sensualité comme on ne la voit plus dans les réalisations numériques. Dans sa rutilante demeure, un compositeur de l’âge de Mathusalem, révèle à Sam qu’il est l’auteur de tous les grands succès de la musique populaire depuis les années 50. Déniaisé, Sam réalise que les super-riches ont aussi le pouvoir de changer la vérité. Il est significatif que ce sont les jeunes cinéphiles du Lycée Denis-de-Rougemont qui ont honoré de leur prix de la Jeunesse ce cocktail festif, qui est aussi un hommage à David Lynch et Paul Thomas Anderson.

Autres Sections
Sicilian Ghost Story des Italiens Fabio Grassadonia et Antonio Piazza passe dans la section Amazing Switzerland parce que le film est cofinancé par la compagnie tessinoise Venturafilm et un des rôles importants est tenu par la Bernoise Sabine Timoteo. Mais en réalité, il s’agit d’un film on ne peut plus italien. À commencer par le style opératique des plans longs et panoramiques sur la forêt et les bêtes siciliennes, au service d’une histoire tragique de meurtre et d’amour.

Gaetano Fernandez et Julia Jedlikowska dans « Sicilien Ghost Story »

En 1993, Giuseppe Di Matteo, 12 ans, fut enlevé par la mafia dans le but d’empêcher ainsi son père de devenir mouchard. Au bout de 779 jours de captivité, il fut assassiné et son corps dissous dans l’acide. Les coupables sont bien sûr restés anonymes. Les cinéastes traitent l’obscénité de la terreur pratiquée par Cosa Nostra en y associant la richesse des fables. Pour cela, ils ont inventé à la victime une petite amie qui refuse de se taire après la disparition de Giuseppe et qui met tout en branle pour le retrouver, au grand dam de ses parents, lui écrivant tous les jours des lettres qui lui montreront son amour une fois qu’il sera libéré. Et elle le retrouve, dans une séquence onirique magistrale.

« Liverleaf » de Eisuke Naito

Dans la section Ultra Movies, Liverleaf / Misumisô du Japonais Eisuke Naito fait reculer les limites de l’atroce en matière de harcèlement scolaire : on sait bien que les Japonais sont inventifs et enclins aux emportements excessifs, mais des lycéens pousseraient-ils la soif de torturer leurs semblables jusqu’à mettre le feu à la maison de leurs parents pour les voir se consumer et enregistrer la chose sur leurs portables ? Sans doute cette hypertrophie dramatique est-elle plus due à la licence artistique du mangaka Rensuke Oshikiri qu’à la réalité. Mais c’est celle-là qui motive la sanglante vengeance que la petite Haruka va exercer sur ses tortionnaires, avec des instruments tranchants ou perçants et dans une campagne enneigée : le sang s’y voit si bien jusqu’à ce que la nouvelle neige ensevelisse toutes traces. Le film insiste abondamment sur le refus du corps enseignant de sanctionner ou simplement de s’impliquer. Et la police est curieusement absente. Serait-ce le lien du film avec la réalité ? Son succès auprès de victimes de harcèlements est assuré, en tout cas.

La section Films of the Third Kind est une espèce de pot-pourri où se retrouvent certains inclassables :
Profile du Russo-Kazakh Timur Bekmambetov se présente comme une suite de captures d’écran. Une journaliste anglaise se crée un faux compte Facebook et entre en contact avec Bilel, un djihadiste basé en Syrie, dans le but d’éclaircir les méthodes de recrutement de l’EI. Basé sur l’expérience de la journaliste française Anna Erelle en 2014, cette nouvelle incursion dans le genre « écran d’ordinateur » après Unfriended (Levan Gabriadze, 2014) et Search (Aneesh Chaganty, 2018), deux productions Bekmambetov, confirme que, même compte tenu du suspense inhérent au récit, un film constitué uniquement de vues d’écran est sur la durée d’un ennui certain.

Douglas Booth et Elle Fanning dans « Mary Shelley »

Mary Shelley de la Saoudienne Haifaa Al-Mansour, qui avait charmé la planète avec son premier long métrage Wadjda (2012), est la première biographie filmée de la créatrice de Frankenstein qui montre le sexisme ambiant qu’elle a dû affronter pour se faire admettre comme l’unique auteur du célèbre roman. En passant, autant Lord Byron (aux mœurs dissolues) que Percy B. Shelley (adultère pathologique) en prennent pour leur grade. Elle Fanning est parfaite dans le rôle.

Raymond Scholer